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Typologie des âmes à l’aune du Coran

Posté par: Babacar diop| Vendredi 19 août, 2016 23:08  | Consulté 1094 fois  |  0 Réactions  |   

   L’âme et la conscience dans la philosophie occidentale sont deux concepts identiques. Il s’agit de deux termes différents pour le même référent. Des religions révélées le lexique conscience et ses nombreuses formes dérivées sont absents. Seule l’âme, dans la diversité de ses acceptions, y est fortement présente. Ailleurs, dans d’autre systèmes de pensée, la conscience est conçue comme une entité statique ne subissant pas d’évolution quelconque, étant d’une positivité parfaite, et acquise sûrement à l’âge de raison. Elle est tantôt heureuse, tantôt malheureuse. Elle est vivante ou morte. Elle est bonne ou mauvaise conscience. Si, dans certains cas, la conscience est sujette à des jugements de valeur, l’âme qui est parfois synonyme de l’inconscient freudien, n’est pas soumise à ce type de jugement. Car elle relève du domaine de l’investigation scientifique pure. Or la science ne juge pas ; elle élucide les relations qui lient les phénomènes naturels les uns aux autres. Ainsi, dans certaines de leurs multiples acceptions, l’âme et l’inconscient renvoient au même référent.

 

   A la question de savoir quelles sont la nature et la structure de l’âme, la réponse du Coran est catégorique, sans équivoque : la structure de l’âme est insaisissable. La saisie de la nature profonde de l’âme relève du domaine exclusif de l’omniscience divine.

 

   A défaut d’une saisie possible par l’être humain de la structure de l’âme, les philosophes, depuis l’antiquité avec Aristote et les présocratiques, se sont évertués à observer ses attributs et ses manifestations plus ou moins extériorisés. Aristote d’abord conçoit l’âme comme une substance immatérielle qui serait à la base de toutes sortes de désirs et de tout autre contenu de conscience. D’où le caractère d’insaisissabilité de l’âme. Aristote, dans sa réflexion ira jusqu’à attribuer l’âme aux animaux. Cependant il s’agit d’une « âme d’une espèce inférieure », selon la précision de Horkheimer et Adorno dans La dialectique de l’Aufklärung.

 

   Bertrand Russell, dans un texte réduit intitulé What is Soul?, pense que la caractéristique la plus essentielle de l’âme est la mémoire. Or, la mémoire périra à la mort de l’homme. Pour Russell l’idée de l’immortalité de l’âme est une aberration. Rien ne justifie l’idée selon laquelle l’âme survivra à la décomposition du corps. Evidemment la logique du Coran va dans le même sens. En revanche, quoique périssable le pouvoir de l’âme sur la marche de l’Histoire et de l’univers est beaucoup plus étendu que celui de son alter ego, la substance matérielle. L’Histoire est orientée par la conscience plus que par tout autre chose.

 

   Selon Ernest Renan dont les idées sont très familières au milieu intellectuel du monde arabe, l’immortalité de l’âme est un postulat majeur de la pensée de l’homme. L’âme est immortelle, non pas par sa nature, mais par une volonté divine particulière. Renan n’exclut pas l’idée que l’immortalité de l’âme soit plus un désir qu’un fait réel. L’auteur de L’avenir de la science pense également que le concept de la récompense probable de la vertu implique au moins la reviviscence des consciences mortes, et au plus l’immortalité de l’âme.

 

   Si, dans la philosophie occidentale, la conscience est perçue comme une entité statique acquise à l’age adulte, l’âme est susceptible d’évolution et de perfectionnement. En d’autres termes, la conscience dans la logique coranique est capable de progrès. C’est cette évolution de l’imparfait au parfait que le Coran met en évidence en concevant trois phases de progression : l’âme excitante au mal, l’âme blâmante et l’âme apaisée.

 

   L’âme instigatrice du mal est un état d’âme dans lequel l’homme est en proie aux passions et se laisse dominer par les désirs sensuels. En réalité, il s’agit ici d’un état de nature où l’âme se soumet au mal et inspire à un sujet les inclinations les plus débridées. D’ailleurs, la formule coranique « âme instigatrice du mal » a suggéré à Bousseyry, l’un des plus grands poètes dithyrambiques de la littérature arabe classique le contenu de ce fameux vers dont Hamza Boubaker propose une version en ces termes : « Mon âme qui me poussait au mal ne profitait pas, dans son ignorance, des avertissements de mes cheveux blancs et de ma décrépitude ».Voila pourquoi l’éminent panégyriste conseille à son lecteur de toujours contrarier l’âme aussi longtemps que le diable s’empare d’elle. L’âme est aveuglante, assourdissante en créant superficiellement une beauté parfaite  de ce qui est profondément une laideur, en projetant le positivisme sur ce qui est réellement une pratique négative, grâce à ses innombrables stratagèmes. Il ne s’agit pas seulement de tourner le dos à l’âme et de ne pas se subordonner à ses caprices, mais aussi et surtout de la dompter et de la juguler. Selon l’auteur des célèbres poèmes dithyrambiques, l’âme a ses caprices et se comporte comme un enfant qui, s’il n’est pas mis au sevrage le moment venu, ne se lassera jamais de l’allaitement. Dans son incapacité innée de se hisser vers les hauteurs célestes, l’âme dans cet état de damnation, est attachée aux plaisirs éphémères de ce bas monde, toujours en quête de satisfaction des désirs de bassesse. Elle mène docilement l’être dompté à la perdition. C’est un impératif moral que de la neutraliser et de la mettre sous contrôle.

 

   « L’âme instigatrice du mal » est une formule lapidaire qui traduit une pensée totale tirée des péripéties périlleuses qui ont jalonné la trame de l’action épique dont Joseph est le personnage central. A mi-parcours, elle marque la fin d’une partie des années d’apprentissage et d’initiation de l’élu du Maître Absolu, désigné parmi les fils du patriarche Jacob. Cette place privilégiée dans l’épopée de Joseph donne une force expressive inégalable à la formule. Elle est une élucidation de la moralité dans la tragédie personnelle que le futur prophète tire lui-même à la fin des épisodes relatant les rudes épreuves de  la tentative d’assassinat dont il a été victime de la part de ses propres frères poussés à cet acte par la jalousie, de l’esclavage auquel il a été réduit, et de l’emprisonnement, suite à une fausse accusation. Elle marque également le début d’une ère nouvelle d’épreuves douces.  C’est ainsi que le rideau tombe sur le drame d’un passé douloureux.

 

   Le rideau s’élève à nouveau sur le drame d’un lendemain de rêve, d’enchantement et de gloire. C’est là qu’apparaît dans sa nudité crue, l’élément humain dans la trame de l’action épique qui n’est évidemment pas fondée sur l’esthétique pure, comme l’a bien remarqué l’infatigable exégète, Seyd Qutb, dans son œuvre monumentale intitulée : A l’ombre du Coran. La narration coranique, selon lui, vise à tirer des leçons de moralité des évènements tragiques racontés, à traiter des problématiques de la foi et du prosélytisme sobre mené sur la base de stratégies appropriées et non d’un prosélytisme zélé appelant à la haine et à la violence. L’esthétique de la narration coranique structure les formes dont sont revêtues les sensations de l’âme et les convulsions de la conscience au sein d’une réalité totale où se trouvent en interaction harmonieuse les facteurs de la foi venue d’ailleurs et ceux du milieu naturel où vit l’âme du croyant.

 

   L’âme blâmante est vraiment un état d’âme où la conscience est vivante. Elle est sensible au mal et se fait des reproches chaque fois qu’elle commet un acte abominable. Pleine de regret, elle oppose au mal une résistance farouche, prête à implorer le pardon et la grâce après repentance et tente de s’amender dans un futur immédiat et espère obtenir le salut. La conscience vivante, réprobatrice de soi, sent la tentation du péché, mais lui résiste. Elle peut bien entreprendre des aventures folles, mais toujours est-il qu’il y a une force intérieure très vivace qui la sauve du naufrage et la fait revenir à la droiture. La conscience blâmante « aspire au bien et s’adresse des reproches dès qu’elle pèche », selon les mots de Hamza Boubaker. Seyd Qutb esquisse les caractéristiques propres de ce type d’âmes en ces termes dans ce passage : « Cette âme qui reproche et blâme, attentive, appréhensive, qui règle ses propres comptes, qui regarde autour d’elle, qui examine ses désirs profonds et qui se méfie de ses propres pièges, est une âme si noble aux yeux de Dieu qu’Il la rattache à l’évocation même de la résurrection. Elle est l’image antipodique de l’âme infidèle, de l’âme d’un homme coupable, qui s’enfonce dans la perversion, qui dit des contrevérités et tourne le dos aux directives du Seigneur, orgueilleux qu’il est parmi les siens, sans se soucier de régler ses comptes à soi, sans se blâmer, sans se gêner et affiche une indifférence totale ».

 

   Cet état d’âme est une étape transitoire dans l’évolution et la progression de la conscience vers l’idéal.

 

   L’âme apaisée et émancipée des peines et des pesanteurs du monde terrestre est une âme vertueuse, équilibrée et, pour tout dire, heureuse. Cet état d’âme est visé comme une finalité de toute cette progression dans le drame. Il est le terme de la tragédie de l’existence entièrement écoulée dans l’alternance de la joie et de la peine, de la volupté et de la douleur, de la quiétude et de l’inquiétude. Le doute est à tout jamais dissipé, la peur et les hésitations  ne hantent plus l’esprit de l’élu à la vie paradisiaque. L’âme dans cet état d’apaisement et d’équilibre se délecte des saveurs de l’univers seigneurial, patrie transcendantale de la communauté des croyants. Elle est sauvée, purifiée à la catharsis divine, à l’issue d’un drame authentique. C’est l’état parfait de repos, après tant de rudes épreuves de la foi, de la bonne conduite, de la sincérité et de la patience : quatre modalités pratiques de l’action salvatrice, mises en lumière par le texte coranique lui-même dans un chapitre archi-connu d’une taille assez réduite. C’est dans cet état ultime que le verbe divin retentit en lançant l’ultime appel pour la conscience à intégrer le monde de la félicité éternelle, un monde sans troubles ni angoisses. L’exégète infatigable et auteur de A l’ombre du Coran commente le passage concerné en ces termes : « l’âme apaisée dans le giron seigneurial, pleine de sérénité durant sa marche, apaisée et confiante à la décision divine la concernant, apaisée dans le bonheur comme dans le malheur, dans la largesse comme dans l’étroitesse, dans la privation comme dans la générosité, apaisée, sans déviation, sans crainte le jour des tourments redoutables. Tel est le paradis avec ses souffles agréables et doux que suggèrent ces versets et sur lequel Paradis brille la face lumineuse du Miséricordieux dans sa majesté et sa splendeur ». 

 

    L’âme rayonnante, auréolée de grâce, brille de mille feux dans sa progression vers l’endroit d’où lui vient l’appel impérieux et doucereux. La réponse sera naturellement favorable. Aucune autre invite ne lui parviendra des profondeurs cosmiques. En répondant à cet ultime appel, l’âme du croyant a une sensation forte, unique, de se libérer des contraintes majeures du temps et de l’espace terrestres, et de mener une vie intense dans un univers du Paradis réel. L’appel ne peut être que grandiose vers un état sublime de repos et de bonheur parfait. Ici le temps humain s’abîme, comme lors d’un naufrage, dans le temps divin.

 

   La logique du Coran ne suggère nullement ni l’idée d’une saisie possible de la structure de l’âme, ni celle de son immortalité. L’âme ne peut pas manquer au rendez-vous de la mort. Elle ne peut pas survivre à la décomposition du corps qui l’a enveloppée dans la durée. La mort n’a jamais eu de cesse  que d’être une étape fatidique que ni l’âme ni le corps ne peuvent transcender. Néanmoins, l’essentiel ne réside pas tant dans l’immortalité de l’âme ou dans la conception de la mort comme étape transitoire, que dans la reviviscence des consciences, suite à une léthargie plus ou moins longue, afin que les âmes coupables soient sévèrement punies et que les âmes vertueuses soient méritoirement récompensées, après tant d’efforts fournis dans la vie d’ici-bas, en vue d’une progression de l’état imparfait à l’état plus que parfait.

 

                                                     Babacar Diop 

 

 

 

        

        

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