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Signer modeste

Posté par: Babacar diop| Jeudi 01 mars, 2018 20:03  | Consulté 910 fois  |  1 Réactions  |   

Signer modeste

 

    Les écrits que des auteurs envoient aux rédactions ou à d’autres organes de la communication de masse, comme le fait d’ailleurs ici et maintenant l’auteur de ces lignes, doivent être perçus comme étant de portée limitée. Ce n’est pas la crème intellectuelle  qui développerait un pays en retard dans Tiers-monde, dont les décideurs n’écoutent personne d’autre qu’eux-mêmes. Ils ne prêtent l’oreille qu’à leurs proches courtisans, narcissiques qu’ils sont. Dans un Etat en faillite, ce serait trop prétentieux de la part d’un intellectuel de croire que le décideur politique porterait un intérêt réel à ses produits que, par ailleurs, ce dernier soupçonne d’être subversifs. Pour lui, tout comme pour ses courtisans, un homme « qui s’y connaît », ne peut pas ne pas être à la solde d’un ennemi farouche. Le rôle dévolu à une intelligence est la critique sociale, et non l’éloge de la pratique politique négative. Un produit intellectuel de haute facture ne peut pas mentir. « Les grandes œuvres d’art, écrit Adorno, ne peuvent pas mentir ». Si l’intellectuel n’est pas un artiste, qui l’est alors ? Or l’homme assoiffé de pouvoir ne peut être accompagné que par les courtisans qui n’hésitent guère à cacher les vérités gênantes, à dissimuler leurs propres incertitudes et leurs illusions, et à énoncer des contrevérités à ceux qui veulent les écouter. Car, ils sont convaincus d’être nourris pour rouler leurs idoles dans la farine.

 

   Mais que l’usage du terme courtisan et de ses formes dérivées ne choque personne. L’homme politique français Jacques Chirac usait souvent de ce terme, lors d’un épisode houleux de la vie politique en France, pour décrire les dissidents et les détracteurs au sein de sa propre formation politique, dont l’ancien ministre de l’intérieur, Charles Pasquois. Ces derniers n’ont rien fait d’autre que de promettre une réponse adéquate, dans l’attente du jugement de leurs compatriotes français. La modestie recommande à l’artisan des idées qu’il ne pense jamais que l’action du décideur soit inéluctablement vouée à l’échec, tant qu’il n’aura pas tenu compte des conseils et des suggestions qu’il lui soumet. Or il n’est même pas sûr que le décideur ait des échos quelconques de ces écrits en questions. « Le décideur échoue, et échouera toujours, parce qu’il ne m’a pas écouté » : voila le raisonnement d’un auteur non modeste, un raisonnement qui dénote, entre autres, une certaine hauteur d’esprit, un complexe de supériorité, qui peut aboutir à une désillusion cruelle. L’influence d’un artisan d’idée s’exerce ailleurs, au sein des hommes simples et de leurs porte-étendards. C’est là que l’effet est beaucoup plus redoutable. Il est difficile de berner un homme réveillé. « The over-ripeness of society, écrivent Horkheimer et Adorno dans Dialectique de la raison, lives on the immaturity of the ruled ». (La sur-maturité de la société se nourrit de l’immaturité des hommes gouvernés). En d’autres termes, le pourrissement des structures qui gouvernent les hommes est le résultat logique de la léthargie des masses populaires. Un fruit excessivement mûri, mais non récolté va directement à la pourriture. Evidemment le miroir de la léthargie en question est l’indifférence à la pratique politique d’un pays. L’intellectualité authentique étant le facteur déterminant du sursaut national, elle n’est pas la bienvenue dans le cercle restreint d’un règime égocentrique.

 

   Les auteurs modestes, dans leurs nobles ambitions, ne vont pas au-delà d’exercer simplement une influence sur un législateur totalement affranchi du joug et de la tutelle du pouvoir exécutif, en vue d’un remodelage du cadre juridique et d’un toilettage du système normatif qui régit la vie politique, sociale et économique. L’intellectuel authentique est par nature un critique social et n’est nullement emballé ni par le charme du pouvoir politique ni par les avantages de la courtisanerie et de la collaboration. Il a intérêt de tout entreprendre pour la seule fin de garder sa hauteur d’esprit et de s’élever au-dessus d’une mêlée satanique où s’affrontent et s’entredéchirent à mort des hommes aux « Mains sales ».

 

   Le pire handicap d’une intelligence est d’ordre psychologique. Le complexe de supériorité ronge intérieurement l’auteur orgueilleux et finit par le conduire à souhaiter malheur et échec à l’acteur politique, tant que ce dernier ne veut pas l’appeler à ses côtés et se comporter conformément à ses directives et conseils. Quant au complexe d’infériorité, il peut pousser l’auteur à sombrer dans une logique de rébellion et de révolte permanentes, donc inefficaces, face à la sourde oreille du décideur entêté, réfractaire à ses bonnes idées, qui, selon ses vues, le méprise et le déteste. La révolte perd sa force dans la durée. C’est dans cette folle logique qu’il déclanche des mouvements de perturbation interminables du système au sein duquel il est placé comme simple élément contingent, un vaste système qui le dépasse, voire même l’écrase. Son sadisme, plus même son sado-masochisme, le pousse à se délecter des perturbations sociales et de leurs conséquences dévastatrices qui sont de nature à faire mal. Par contre, qui peut imaginer qu’un Bertrand Russell, un Sartre ou un Habermas se mettrait en mouvement d’humeur, délaissant son rôle de démasquer les machinations mystérieuses que les hommes de l’ombre dénomment « nécessité objective » ? La raison de cette transcendance intellectuelle est simple : Russell, Sartre et Habermas ont pu s’affranchir totalement de la condition humaine arbitrairement imposée par les circonstances spatio-temporelles qu’ont créées les soi-disant artisans de l’Histoire universelle.

 

   Signer avec modestie a également d’autres implications. Il exige qu’un auteur se limite strictement à l’essentiel dans sa présentation personnelle, dans son auto-identification. En effet, c’est une maladresse de procédure que d’envoyer un texte à un organe de la communication de masse, et le signer avec un prénom et un nom suivis de titres tels que : philosophe, poète, romancier, écrivain.. Cet étalage pompeux de titres est loin d’être un signe de modestie. Car on n’est jamais philosophe ni par soi ni pour soi. On n’est pas poète, écrivain ou romancier ni par soi ni pour soi. L’on est ainsi titré par les autres et pour les autres.

                                                           

   Précédemment nous avons fait allusion à l’auteur du drame politique « Les mains sales ». Qui peut imaginer que Sartre aurait procédé de la sorte ? Le maître incontesté de l’existentialisme français n’aurait jamais envoyé un article rédigé de ses « mains propres», en signant le dit article avec ses prénoms et son nom, tous les deux suivis d’une longue liste de titres sans fin : philosophe, romancier, dramaturge, critique de la littérature et de l’art.. Sartre était tout cela à la fois. Mais la transcendance intellectuelle l’avait retenu de se livrer à des exercices semblables. La modestie et l’humilité balisent ainsi le chemin qui mène sans détour au succès.

 

   La marche sur le chemin du succès est également le couplage des deux sœurs jumelles : la théorie et la pratique. L’une ne peut pas aller sans l’autre. Privilégier la seule pratique des sondages d’opinions et des chiffres, tout en négligeant l’effort de théorisation, relève du fétichisme des faits et de la sociologie de surface. Les données statistiques sont certes d’une importance capitale. Cependant, elles ne  doivent être que de purs ornements pour les universaux et les fondamentaux de la pensée théorique et de la réflexion. Le développement d’une pensée ne repose pas seulement sur l’orthodoxie des sondages et des statistiques, au mépris de la théorie et de la réflexion. L’attachement excessif aux chiffres et aux données statistiques ne peut pas légitimer chez l’écrivain le subterfuge de se soustraire à la tâche hardie de produire de la moralité et de la philosophie des faits réels. L’histoire des sciences sociales est celle de la dualité épistémologique de la théorie et de la pratique.

 

                                                 Babacar Diop        

 

 

 L'auteur  babacar diop
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Anonyme En Mars, 2018 (09:53 AM) 0 FansN°:1
Contribution publiée par le journal Enquete+ du 6/3/2018

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babacar diop
Blog crée le 24/01/2013 Visité 256417 fois 87 Articles 15105 Commentaires 14 Abonnés

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