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Rosa Luxemburg aux sommets parallèles

Posté par: Babacar diop| Dimanche 21 décembre, 2014 19:17  | Consulté 1654 fois  |  2 Réactions  |   

 

   Rosa Luxemburg s’est hissée sur un majestueux piédestal, depuis son assassinat le 15 Janvier 1919 à Berlin, des mains lâches de la soldatesque germano-prussienne. Son cadavre fut jeté dans une rivière de la capitale allemande d’alors. Les circonstances de sa mort tragique n’ont pas été élucidées. Une mystérieuse salle, hermétiquement fermée, située dans un endroit indéterminé des dédales de la capitale porte le nom de l’héroïne de la lutte des classes allemande. Sa vie de militante de gauche était fortement teintée du pittoresque et du tragique de la lutte des classes, ce concept que le Manifeste tenait pour moteur de l’Histoire. Sa mort tragique n’est pas l’œuvre de ses seuls ennemis. Ses propres camarades y ont leur part de responsabilité. On comprend logiquement que ses ennemis déclarés du camp de la réaction voulaient son élimination physique. Mais qu’un camarade de lutte cherche à la neutraliser : voila ce qui dépasse le bon sens qui est, selon la formule cartésienne, la chose la mieux partagée au monde. Néanmoins, il y a eu de bonnes raisons pour la neutralisation de Rosa Luxemburg dans son propre camp. C’est qu’elle était, durant les années de ferveur révolutionnaire, une pertinente théoricienne très attachée à l’orthodoxie marxiste, à un moment où les théories hérétiques et déviationnistes fleurissaient. Elle était un élément gênant de la social-démocratie. Dans un chapitre portant son nom, Georges Lukacs, le célèbre philosophe et esthéticien hongrois, parle de Rosa Luxemburg en ces termes dans Histoire et conscience de classe : « Sa mort, œuvre de ses contradicteurs les plus réels et les plus acharnés, est le couronnement logique de sa pensées et de sa vie ». On regrette amèrement que la profanation de son nom et de sa renommée ait lieu dans la capitale sénégalaise. La profanation de ses couronnes et de ses titres de gloire est à la fois l’œuvre des organisateurs des sommets parallèles et celle des hommes qui s’y opposent. Le pragmatisme militant aurait dicté une attitude de compromis, mais non de compromission tout de même. Rosa Luxembourg,  en son temps, se serait opposée à la tenue des sommets capitalistes, néocolonialistes et impérialistes de toute sorte. Par contre, reste à déterminer si la francophonie rime effectivement avec l’impérialisme et ses multiples corollaires. Exigence, d’autant plus forte que même certains auteurs et théoriciens, membres du staff technique, ne prennent pas le mouvement francophone très au sérieux et usent souvent des néologismes sarcastiques comme « francophilie » ou notamment « francofolie ». Et pourtant ces auteurs sarcastiques et ironistes savent mieux que quiconque que les hommes et les femmes qui étaient à l’origine du mouvement francophone n’étaient pas des idiots.

 

   La renommée, très limitée tout au moins sur le plan local, de Rosa Luxemburg n’a toujours pas été suffisante pour mobiliser le public derrière les initiateurs des sommets parallèles, qui visaient à galvauder les idées antithétiques aux politiques réactionnaires. Leur manquent le tact et l’énorme capacité de conceptualisation dont faisait preuve la théoricienne de la lutte des classes allemande. Son action théorique et héroïque exerçait une fascination irrésistible sur les esprits, parce qu’elle a réussi avec brio « l’accouplement d’une éthique de gauche et d’une épistémologie de droite », selon la formulation de Lukacs dans La théorie du roman. L’étique de gauche est orientée vers une révolution sociale radicale, alors que l’épistémologie de droite est la description traditionnelle et académique de la réalité. Lukacs, en opérant une comparaison avec d’autres points de vue, écrit dans Histoire et conscience de classe : « La conception de Rosa Luxemburg est la source de la véritable activité révolutionnaire ». Voila pourquoi elle a eu une place prépondérante dans l’histoire des idées en Europe. Un autre facteur de sa grandeur historique est qu’avec son ouvrage : L’accumulation du capital, et celui de Lénine : L’Etat et la Révolution, la renaissance du marxisme commençait d’une manière remarquable.

 

   Le combat mené par Rosa Luxemburg ne pouvait être que sincère, car les raisons pour lesquelles elle était révolutionnaire étaient concrètes et avaient pour noms : l’injustice, la violence et l’exploitation qui minait le monde. L’objectif de son combat était que les travailleurs du monde entier brisent les carcans du capitalisme et des frontières nationales. En effet, ce combat est toujours d’actualité, d’autant plus que le credo de Rosa Luxemburg fut que le capitalisme n’est pas éternel et qu’il peut être un jour vaincu. C’était un combat mené sur le double plan théorique et pratique. L’unité de la théorie et de la praxis était le signe de son œuvre et de sa vie. Ces deux aspects de l’action historique ne pouvaient qu’être ainsi unifiés, car chez elle, selon Lukacs, la connaissance devient action, la théorie devient mot d’ordre. Dans la pensée de Rosa Luxemburg, il n’y a pas de place pour le théorique pur. Chez elle la main agissante était l’alliée naturelle du cerveau pensant. Cela va en directe ligne avec sa conception du marxisme. Elle n’était pas une marxiste orthodoxe, mais plutôt une marxiste authentique très attachée aux enseignements originels et authentiques de Karl Marx. « Le marxisme, écrit-elle, est une vision révolutionnaire du monde qui doit appeler à lutter sans cesse pour acquérir des connaissances nouvelles ». Évidemment toutes ces convictions sont sans doute teintées d’utopisme, plus particulièrement lorsqu’elle prône la lutte contre le salariat et le militarisme. Mais pour saisir le sens de sa pensée, il est nécessaire de pénétrer la logique qui y est à l’œuvre, à savoir que l’homme ne fait pas son histoire de toutes pièces ou d’illusions, mais il la fait lui-même, avec sa propre main et son cerveau. L’Histoire, selon l’existentialisme, est une succession d’engagements libres.

 

   Théoricienne puissante de la lutte des classes, Rosa Luxemburg ne pouvait pas passer sous silence la condition féminine. Elle était réellement féministe, comme l’ont vigoureusement souligné ses biographes. Mais elle n’a jamais envisagé le féminisme comme dissocié du large mouvement de la dialectique sociale. Elle le concevait toujours dans la vaste perspective de la lutte des classes. A ce propos, Lukacs, dans Histoire et conscience de classe, écrit : « L’unité de la victoire et de la défaite, du destin individuel et du processus d’ensemble ont constitué le fil directeur de la théorie de Rosa Luxemburg et de sa conduite ». Son féminisme s’intègre donc entièrement dans le cadre du vaste mouvement d’émancipation sociale. Isolé du cadre de la dialectique sociale, le féminisme risque d’être opportuniste. Elle pensait même que la réalité ne peut être saisie et pénétrée que comme totalité. Elle pensait également que le droit de vote des femmes n’est pas seulement l’affaire des femmes, et le passage le plus cité d’elle à ce propos est celui-ci : « Le suffrage féminin est le but. Mais le mouvement de masse qui doit l’obtenir n’est pas que l’affaire des femmes, c’est une affaire de classe commune aux femmes et hommes du prolétariat. Le manque actuel de droits pour les femmes en Allemagne n’est qu’un maillon de la chaîne qui entrave la vie du peuple ». Le féminisme de Rosa Luxemburg consiste à lutter pour l’avènement d’une démocratie réelle, et non pour une parité formelle qui est aujourd’hui à la mode, et qui aurait inspiré dégoût et aversion à elle. Le féminisme authentique, conforme aux vues de Rosa Luxemburg découle d’une opposition totale au système de classes, à toutes les formes d’inégalités sociales et à tout pouvoir de domination. Le féminisme ne se réduit pas à une attitude opportuniste qui laisse la militante s’engager dans un mouvement qui sert d’opportunité pour obtenir des intérêts et des avantages taillés sur mesure. Le féminisme n’est pas non plus cette disposition d’esprit à faire des concessions incalculables, afin d’occuper des postes de responsabilité. Il vise notamment à l’émancipation effective de la femme vue comme actrice sociale, et non comme une entité spécifique. Rosa Luxemburg adopte le point de vue de Charles Fourrier qu’elle cite et qui écrit : « Dans chaque société, le degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale ». Elle a magnifié dans ses écrits l’éveil politique et syndical des masses du prolétariat féminin. Rosa Luxemburg regrettait et s’étonnait qu’au moment où elle menait ce combat héroïque, les femmes en Allemagne étaient privées de droit de voter.

 

   Rosa Luxemburg possédait des talents fascinants dans le champ de l’esthétique littéraire. Elle a écrit l’une des plus belles pages sur l’art du géant romancier et moraliste russe, Tolstoï. « Le raisonnement que Tolstoï développe brillamment, écrit-elle, est le suivant : l’art - contrairement à l’opinion de toutes les écoles philosophiques et esthétiques - n’est pas un luxe destiné à déclencher dans les belles âmes les sentiments de beauté, la joie et d’autres choses sensibles, mais il est au contraire une importante forme historique de la communication sociale des hommes entre eux, comme le langage ». Rosa Luxemburg a épousé touts ces vues du romancier russe sur l’art. L’art en général et la littérature en particulier ne labourent pas le champ de la gratuité et de l’esthétique pure. Ils sont deux instruments de lutte adéquats pour l’émancipation des classes sociales opprimées. Dans un élan d’une belle envolée lyrique, Rosa Luxemburg, pour des raisons d’identité de vue, a convié ses amis de la social-démocratie, qui vivaient au seuil du 20e siècle, à serrer la main, sans honte, à Tolstoï, cet illustre emblème de la littérature mondiale, qui allait quitter ce monde juste au crépuscule du 19e siècle.  

 

   En 1919 en Allemagne, le nouveau régime politique établi avait, pour empêcher  la propagation de l’ébullition sociale, fait tuer les révolutionnaires dont Rosa Luxemburg. Il devenait nécessaire de l’assassiner, puis de se débarrasser de son cadavre en le jetant dans un canal de Berlin. Mais même après ce crime odieux, elle restait politiquement gênante et les calomnies sur son compte continuaient de plus belle. Cette politique mensongère atteignit son paroxysme à l’avènement du régime nazi qui fit interdire et brûler ses textes. Son assassinat, les calomnies dont elle était victime et l’autodafé de ses œuvres théoriques attestent, si besoin en est, le fait que Rosa Luxemburg était une militante redoutable. Fidèle héritière de l’humanisme de gauche, attachée à la vision du monde et des choses du marxisme authentique, Rosa Luxemburg se serait énergiquement opposée à la tenue des sommets impérialistes et néocolonialistes. Son combat héroïque, elle l’a mené contre les forces du mal capitalistes et réactionnaires. En conséquence, rien d’anormal à ce qu’un local qui porte son nom abrite des réunions d’une gauche même essoufflée, exténuée, voire mourante.

 

   En effet, la faiblesse grandissante de la gauche reste une équation à des inconnues multiples. Mais le facteur déterminant de la débâcle est que l’Humanité a définitivement tourné le dos à la gauche en dépit de l’épopée héroïque des marxistes par le passé. Les hommes de la gauche n’ont fait au mieux que des promesses non tenues et au pire des menaces de cataclysmes apocalyptiques qui surviendront à coup sûr pour eux à la fin des temps de l’Histoire. Au lieu de remplir nos poches avec de l’argent, les idéologues de gauche n’ont fait que de remplir nos ventres par des concepts et des catégories purs, mais usés et démodés tels que : la lutte des classes, la dictature du prolétariat et la fin de l’Histoire. L’usage frénétique d’une terminologie ridicule et sclérosée ainsi que le recours massif à  des clichés et des stéréotypes ont éloigné vers d’autres horizons l’adhésion et la sympathie des masses populaires que ces idéologues étaient pourtant censés défendre. Lénine et ses épigones qui professaient un matérialisme dialectique vulgaire et auxquels Rosa Luxemburg s’opposait farouchement, étaient largement responsables de cette inadéquation linguistique. L’on ne sait pas ce qu’il faut souhaiter au défunt leader soviétique, Lénine : qu’il soit couvert de bénédiction ou qu’il soit frappé de malédiction ? Il a laissé de maudites séquelles sur la pensée de certains africains illuminés. Tenez ! Lénine a produit un ouvrage titré : L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, et à sa suite Nkrumah a sorti un ouvrage sous le titre : Le colonialisme, stade suprême de l’impérialisme. C’est bien dommage que l’œuvre du ghanéen passa incognito.    

 

   Rosa Luxemburg s’est installée sur un sommet parallèle à celui sur lequel se sont établis le capitalisme et l’impérialisme mondial. Sa chute était prématurée, car au moment de sa tragédie elle n’avait que 47 ans. Mais ce fut une chute prévisible et elle ne put guère manquer à être mortelle. Rosa Luxemburg était une figure de proue dans l’histoire mouvementée de la dialectique marxiste, mais elle est peu connue en milieu intellectuel local. Si elle devient une figure plus familière pour le lecteur et que ce dernier parvient à saisir les raisons pour lesquelles des fondations et des locaux portent son nom, alors notre objectif est largement atteint.

 

                                                      Babacar Diop    

 

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Anonyme En Janvier, 2015 (23:50 PM) 0 FansN°:1
cet article est publié dans le journal le quotidien d'aujourd'hui
Anonyme En Mars, 2015 (23:11 PM) 0 FansN°:2
L'article est aussi publié dans le site personnel du rédacteur: babacardiop327khary.unblog.fr

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babacar diop
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