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Retour à la Préhistoire

Posté par: Babacar diop| Jeudi 15 mars, 2018 12:03  | Consulté 534 fois  |  0 Réactions  |   

Ne peut-on pas se demander, en  toute légitimité, si nous ne sommes pas en train de marcher, à pas de géant, sur le chemin du retour à la Préhistoire ? Les ténèbres qui enveloppent nos âmes fragiles, qui assombrissent le ciel au-dessus de nos têtes compromettent tout espoir, tout optimisme. Sommes-nous dans l’Histoire ou plutôt dans la Préhistoire ? Dans l’Histoire les lumières de la raison règnent en maîtresses. Dans la Préhistoire, les ombres aveuglent l’être solitaire, seul parmi une foule compacte, tout prêt à chuter dans l’abîme béant, guidé par ses seuls instincts qui le rapprochent du pur règne animal. Ici le sens de la finitude et du néant est le sens le plus aigu, le plus partagé, chez les êtres vivants. L’homme sent l’odeur de la mort partout dans son environnement entier, à telle enseigne que la mort ne l’effraie plus. Elle devient une figure familière. Ceux avec qui l’homme sauvage a affaire sont aussi dangereux que lui, mais malgré tout il se lance à l’attaque, au risque d’y laisser sa peau.

 

  Sommes-nous dans l’Histoire ou dans la Préhistoire ? Dans l’Histoire l’individu est loin d’être solitaire. Il est attaché à ceux qui partagent avec lui les mêmes valeurs, les mêmes idéaux. Il lui est impossible de vivre seul dans le milieu naturel hostile. Dans la Préhistoire, l’homme vit replié sur lui-même. Il voit en ceux qui lui ressemblent une menace réelle, un danger permanent. Ce sont là des truismes, voire des banalités qu’Aristote a déjà formulés avec autant de force et de clarté. « L’homme est naturellement un animal politique, destiné à vivre en société, et celui qui, par sa nature et non par l’effet de circonstance, ne fait pas partie d’aucune société, est une créature dégradée ou supérieure à l’homme. Il mérite, comme dit Homère, le reproche sanglant d’être sans famille, sans lois, sans foyer ; car celui qui a une telle nature est avide de combat, comme les oiseaux de proie, incapable de se soumettre à aucun joug ». De qui parle l’éminent philosophe de Stagire, en évoquant cette figure solitaire ? S’agit-il de nous ou des autres ?  Aristote parle-t-il d’autres hommes ou de nos propres brigands nocturnes, de nos agresseurs clandestins, qui sont tous avides de combat, de violence, de vol, de viol et de rapine.. ?  Une série d’interrogations redoutables qui ne cessent de « m’oppresser la poitrine », de me hanter l’esprit humble, à chaque instant de lecture de ce passage de la  Politique aristotélicienne. La validité du jugement d’Aristote repose sur une condition : que l’homme vive dans l’Histoire. En dehors de l’Histoire, il n’est qu’un animal errant. La Préhistoire n’est de prime abord qu’une mentalité de violence, un culte de barbarie. Dans ces circonstances, les êtres de même espèce que l’homme, ne sont que des bêtes féroces, dépourvues de sentiments, prêtes, pour vivre, selon leur conception de la vie, à le dévorer. Jadis, la religion fut la première tentative de plonger l’homme dans le courant de l’Histoire. Et bien sûr bravo à la religiosité ! Mission accomplie ! Mais cet élan d’optimisme, cet espoir de salut, venait d’être compromis pour ce qui nous concerne en particulier. Nous venions de chuter dans l’abîme préhistorique. La religion est en train de perdre sa puissance, pour qu’elle puisse nous replonger à nouveau dans le flux du temps de l’Histoire. La religion comme toujours est la nourricière de la morale et de l’Humanisme. Or Préhistoire et Humanisme sont deux orientations contradictoires qui s’excluent mutuellement.

 

  Sommes-nous dans l’Histoire ou dans la Préhistoire ? L’homme préhistorique est sourd à l’appel de la raison et de la religion, et n’entend que celui provenant de l’instinct et de la poussée libidinale qui le précipitent dans le gouffre. Au lieu de prendre conscience des limites et des possibilités de son être, il se laisse conduire par ses caprices qui ne connaissent pas de borne. Il procède à la chasse non seulement des bêtes sauvages, mais aussi des êtres qui lui sont identiques. Par ses errances nocturnes, en cagoule, par son vagabondage, l’homme préhistorique devient fauve et n’hésite pas à traîner dans la boue les dépouilles mortelles de ses victimes, au vu et au su de ses futurs gibiers qui songeraient à oser lui opposer une résistance. Dans l’esprit de l’homme préhistorique, le rapt, le pillage, le vol et le viol ne sont ni des forfaitures, ni des actes abominables. Il pense qu’il s’agit là de droits inaliénables.  Prédateur d’une cruauté exceptionnelle, l’homme dans la Préhistoire marche d’un pied ferme sur les cadavres des êtres frêles, femmes et enfants, exhibant un décor fait de corps sans têtes, sans cous, sans intestins. Dans un élan irrésistible d’une bestialité totale, l’homme préhistorique se livre, avec audace, au viol des pucelles mortes et à la destruction de la virginité. Pitié ou frayeur, condescendance ou compassion, dégoût ou longanimité, l’homme préhistorique n’a guère éprouvé et n’éprouvera jamais de parelles sensations. Comme une bête sauvage il se lance à l’assaut de la vie, pour perpétrer les crimes les plus odieux, sans le moindre remord. Dans l’Histoire, l’aura qui auréole la tête des morts devrait normalement imposer respect et vénération. Dans l’univers préhistorique, la profanation des tombes et des mausolées n’est qu’un divertissement. Dans ce monde clos où l’on tue, agresse et massacre, sans être inquiété, la déshumanisation de la vie atteint son paroxysme, à des proportions inouïes qui se condensent dans le retour à grands galops vers la Préhistoire et vers le primitivisme, avec tout ce qu’ils impliquent de crimes, de viol et de profanation du sacré. Dans ce monde clos, la plus grosse fourberie est l’usage du vocable « saint », pour qualifier un homme ou un lieu quelconques. Les terres sont devenues sombres et souillées de sangs versés et de larmes de douleur. Tout est foulé au pied, rien, plus rien n’échappe à la profanation. Pour un seul but mesquin : vivre, vivre dans le luxe. Même les têtes de pauvres bêtes sont coupées, puis jetées dans des concessions : cruauté tenue pour une arme de destruction mystico-symbolique massive. Les viandes pourries d’origine douteuse sont exposées et consommées en énormes quantités. Toutes ces entreprises abominables pour une seule fin mesquine : vivre, vivre dans le luxe.

 

   Aujourd’hui, le chant, la danse et toute pratique de l’art dans cet univers préhistorique de terreur et de barbarie sont des aberrations, des insultes à l’innocence, à la candeur. A moins qu’il ne s’agisse de danses macabres et de chants des Sirènes homériques, symboles de la calamité et de la désolation.

 

   Même la pratique poétique est devenue problématique dans la Préhistoire que nous sommes en train de vivre. Les sources et les potentialités de la poésie sont taries dans ce monde barbare. « To write poetry after Auschwitz écrit Adorno, is barbarie ». (Ecrire la poésie après Auschwitz est une barbarie). Auschwitz est le lieu emblématique de la barbarie des temps modernes. Centre de concentration et d’extermination du peuple juif en Europe, la cité polonaise a connu cette horrible renommée, plus par l’atrocité des crimes commis sur son sol que par leur nombre. Dans ce climat de terreur préhistorique, nos cités, à leur tour, risquent de devenir des Auschwitz plus ensanglantées. L’art poétique conçu comme activité ludique, devient barbare sur une terre souillée comme Auschwitz. La poésie et toute autre esthétique pure ne pourront pas ne pas manquer de sincérité. Or l’artiste est le chantre sincère de l’Humanisme universel. Comment continuer encore à chanter, à danser et à écrire des poèmes, alors que les êtres faibles qui nous sont les plus chers sont quotidiennement violés, tués et enlevés, sans que l’on puisse punir les coupables ? L’indifférence aux horreurs est au cœur de la barbarie. En définitive, le jeu de correspondances, dans la perspective baudelairienne, est la structure du langage poétique. Ni la poésie, ni la musique ne s’accommoderont d’une terre ensanglantée. Le jeu ne sied pas au deuil et à la tragédie de la déshumanisation.

 

   En Occident, la Théorie critique, dès le début des années 30 du siècle dernier, a dénoncé, avec vigueur, l’avancée de la rationalité technologique comme responsable de la déshumanisation de la vie et de ses corollaires, à savoir les atrocités : Holocauste,, Goulag ..etc. Mais s’agissant de notre Préhistoire, qui ou quoi mettre en cause ? Personne d’autre que nous-mêmes, notre égocentrisme et notre léthargie innée. La léthargie populaire est le meilleur aliment des structures pourries de gestion sociétale.

 

  Peut-on se libérer un jour de la peur et de la méfiance des autres ? Pouvons-nous toujours rester en veille et surveiller en permanence nos épouses et nos frêles progénitures, dans leurs pérégrinations quotidiennes ?  Resterons-nous chaque jour aux aguets, pour que les êtres qui nous sont chers soient sauvés des guet-apens, et échappent ainsi aux griffes du néant ?  C’est aux structures de gestion de la vie de répondre.

 

                                                     Babacar Diop

 

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