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Le tabernacle en modèle réduit

Posté par: Babacar diop| Mardi 03 juin, 2014 00:18  | Consulté 1625 fois  |  1 Réactions  |   

    Modèle réduit de l’immense structure cosmique, le tabernacle des lumières, tel qu’il est décrit par le fameux verset coranique, et commenté par les exégètes, est d’une sublime beauté. Qu’est-ce qu’on n’a pas dit au sujet du tabernacle, ou, comme certains le nomment, la niche des lumières ? Selon le commentateur anglophone, Abdoullah Youssuff Ali, de nombreux volumes ont été écrits sur le verset de la lumière. Al-Ghazali est inégalable, lui qui a consacré toute une œuvre à ce verset unique. Naturellement l’épaisseur du sujet demeure entière, intacte, et aucune étude si massive soit-elle n’a pu l’épuiser. La richesse inépuisable du sujet repose sur la nature de sa structure thématique et formelle, c’est-à-dire sur la nature du contenu traité et la manière de le traiter.

   Dans la formulation du sujet nous avons parlé du tabernacle des lumières comme « modèle réduit », suite à l’usage de ces vocables par le commentateur contemporain, Seydou Qutb dans son œuvre monumentale parue sous le titre : Sous l’ombre du Coran. Dans l’optique de cet exégète, figure emblématique des « Frères Musulmans » d’Egypte, l’une des nombreuses victimes de la dictature nassérienne et éminent critique littéraire grâce à qui le premier prix Nobel de littérature dans le monde arabe, Najib Mahfouz, est d’abord connu du public, le tabernacle des lumières est le modèle réduit de l’immensité cosmique, dans ce sens précis que les modèles réduits sont des microcosmes des vastes ensembles. C’est ainsi que la structuration thématique et formelle du tabernacle des lumières met avant tout en relief la principale caractéristique divine de la lumière cosmique.

   Il est donc évident que le tabernacle est loin d’être un simple élément anodin dans la structuration et la mise en forme coraniques des composantes de l’ipséité cosmique totale. Pourtant, apparemment, tout milite en faveur de la thèse opposée, d’autant plus que le tabernacle n’a qu’une seule et unique occurrence dans la totalité du texte coranique. Certes le tabernacle n’est cité qu’une seule fois dans le Coran, mais sa valeur apodictique ne souffre  d’aucune équivoque, d’aucune ambigüité, aux yeux du lecteur. Cela est dû à la structuration et à l’élaboration de son contenu et de son référent.

   Bien que complémentaires des vues de la figure de proue des Frères Musulmans égyptiens, l’impression qui se dégage de la lecture des commentaires prolixes de Abdoullah Y Ali est qu’ils élargissent quelque peu la perspective. Il voit d’abord que la « parabole de la lumière », comme il se plait lui-même à l’appeler, contient des couches superposées de la vérité transcendantale dont aucune étude ne saurait rendre un compte parfait. Les éléments qui composent la structure du microcosme sont facilement identifiables. Ce sont la niche, la lampe, la glace, l’olivier et l’huile. La niche dans la voûte céleste diffuse la lumière au sein du sanctuaire cosmique. La lampe, ou précisément la flamme brûlante est le symbole du cœur battant de la vérité spirituelle. La glace ou le cristal est un médium transparent qui sert non seulement de filtre à la lumière cosmique, mais aussi de protecteur contre les papillons et les tempêtes et fait pénétrer la lumière subtile dans l’opacité des éléments cosmiques réfractaires. En réalité, la vérité a réellement besoin d’être filtrée à travers le langage et l’intelligence humains. L’outil linguistique demeure le seul médium adéquat à rendre la vérité intelligible. Selon Ali, la glace elle-même ne brille pas, mais elle entoure la flamme et brille comme une étoile. C’est en cela que la glace symbolise les hommes illuminés, qui, à leur tour, illuminent les autres êtres les abordant. L’universalité de l’olivier va de soi. C’est un arbre cosmique d’où jaillit une lumière cosmique. L’olivier situé sur une vaste plaine à ciel ouvert reçoit pleinement et directement la lumière cosmique sans intermédiaire et brille de mille feux, couvert de bénédiction rendue visible par l’huile d’olive qui en est extraite et par ses fruits. L’olivier ainsi est l’emblème de l’intelligence cogitative, selon la terminologie d’Al-Ghazali. L’huile d’olive enfin est a priori d’une limpidité parfaite, d’une consistance massive impénétrable. Il s’agit ici d’une illumination virtuelle, d’une action émancipatrice en puissance, que recèle le combustible oléagineux, tout comme la lumière spirituelle qui éclaire l’esprit à proximité ou à distance avec ses rayons.

   C’est ainsi que Youssouf Ali rejoint Sayed Qutb en réduisant enfin la perspective. Pour lui tout comme pour l’éminent exégète égyptien, le tabernacle des lumières se ramène à un modèle réduit d’un vaste ensemble qui n’est autre que l’immensité cosmique. Le commentateur anglophone conclut ses analyses en ces termes: «The topmost pinnacle is the prototypical Light, the real Light, of which all others were reflections, the light of Allah». (Le pinacle le plus élevé est la lumière originale dont toutes les autres sont des reflets, la lumière d’Allah).

   Sadok Mazigh, en fin connaisseur des subtilités philologiques et lexicales spécifiques de la langue arabe, est beaucoup plus prudent et circonspect dans ses commentaires. Il se contente en effet de constater qu’il serait une vaine entreprise «  de chercher à épuiser la beauté suggestive du verset » soumis à toutes sortes d’interprétations plus ou moins adéquates. L’exégète maghrébin se limite à dire ce que tout lecteur ordinaire pourrait dire, à savoir qu’il s’agit d’une lumière d’essence immatérielle, et que le tabernacle n’est qu’une parabole de la vérité comme rayonnement divin.

   C’est en véritable précurseur dans la pensée dialectique que Al-Ghazali aborde le sujet du tabernacle des lumières et identifie d’amblée la lumière que propage le tabernacle niché dans le mur d’un temple d’Orient, à la connaissance phénoménologique des choses. Pour ce philosophe, la connaissance procède par des oppositions. « La lumière, écrit-il dans  Le tabernacle des lumières, est une réalité, existant derrière les couleurs perceptibles avec elles, mais qui n’est pas perçue comme si elle était évidente, et qui reste cachée, comme si elle était trop manifeste. Le fait même d’être apparent peut être la cause de l’invisibilité, car dès qu’une chose dépasse sa limite elle se traduit en soncontraire ». Quoi de plus dialectique que cette réflexion ? Sans conteste, Hegel est loin d’être le premier à avoir conçu la pensée dialectique. Quoi de plus normal ? Car l’histoire de la pensée est une chaine. Dans l’histoire de la pensée il ne peut pas y avoir une création ex nihilo. Elle est sans solution de continuité. L’histoire de la pensée philosophique n’a jamais enregistré un commencement absolu. Le plus grand philosophe de la pensée islamique reste encore le plus prolixe dans ses commentaires, en consacrant à ce sujet un ouvrage entier de taille moyenne portant le titre même de « Tabernacle des lumières ». Le principalphilosophe mystique du Moyen Age est non seulement prolixe dans l’herméneutique du tabernacle, mais il est également le plus téméraire, le plus courageux. S’il est souligné avec un petit grain de regret que certaines interprétations sont plus ou moins réussies, c’est que ces dernières recèlent une dose d’arbitraire. Cet arbitraire herméneutique provient du sentiment que les interprétations sont quelque peu tirées par les cheveux. Le lecteur n’est pas exempt de ce sentiment lorsqu’il entreprend de lire l’œuvre de Al-Ghazali qui voit que les composantes de l’épine dorsale du verset, à savoir : la niche, la lampe, la glace, l’olivier et l’huile sont les symboles des facultés humaines fondamentales qui sont les facultés sensible, imaginative, intellectuelle,  cogitative et prophétique. Les symboles en question proviennent du monde sensible et représentent les phases successives de la perception des essences et des vérités spirituelles. Ainsi Al-Ghazali, à l’issue de son analyse, finit-il par rejoindre les commentateurs précités, ou plus exactement ce sont ces derniers qui ont fini par le rejoindre dans le rétrécissement de la perspective, en suggérant l’idée de modèle réduit.  

    La métaphore du tabernacle des lumières offre une pluralité d’interprétations plus ou moins adéquates. Cependant, ce qui est une constante dans l’herméneutique de l’objet c’est cette perception du tabernacle  très haut placé  dans un trou mural d’un temple oriental, servant de modèle réduit à la lumière immatérielle qui illumine et irradie la vaste structure de l’immensité cosmique.

                                                      Babacar Diop

 L'auteur  babacar diop
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Anonyme En Juin, 2014 (19:05 PM) 0 FansN°:1
cet article est publié dans le journal le quotidien d'aujourd'hui

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babacar diop
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