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Le nihilisme en politique

Posté par: Babacar diop| Lundi 12 mai, 2014 23:00  | Consulté 2014 fois  |  0 Réactions  |   

    Courant idéologique excentrique, le nihilisme pourtant fut à l’origine une doctrine religieuse. Les premiers nihilistes sont des russes nés dans un environnement orthodoxe de l’Europe orientale. Le nihilisme  est excentrique sur plus d’un point. En général, selon Nicolas Berdiaev, le nihilisme voit en la tradition, le droit et la morale des termes désignant le mal absolu qui écrase l’individu et le peuple. «  Qu’est-ce-que eneffet le nihilisme, s’est encore interrogé Berdiaev, sinon une issue hors d’un monde qui croupit dans le mal, un arrachement à la famille et à toutes les conditions de vie existante ». Cette échappée au mal exige d’abord la destruction du milieu naturel et social où le mal a prospéré et continue à prospérer. Albert Camus, de sa part, s’est également penché sur la question et voit que « l’indifférence à la vie est une marque du nihilisme ». Dans sa phase transitoire et intermédiaire, le nihilisme est à l’œuvre pour effacer les limites qui séparent le bien du mal, dans leur acception morale.  

 

  Le nihilisme, comme doctrine philosophique, depuis son apparition aux années 60 du XIXe siècle, se traduit toujours en passivité du nihiliste et se réduit à son inaction. Il n’a jamais été à l’origine d’un mal  concret quelconque. Le paradoxe chez le nihiliste est que la tendance qui se dessine chez lui est celle de nier intégralement les valeurs de la transcendance comme celles de l’immanence, mais il ne dispose pas toujours de ce par quoi les remplacer. Il est très facile de faire une table rase conceptuelle des valeurs existantes, mais la difficulté consiste à  identifier concrètement ce qui pourrait les supplanter. Le nihilisme est une négation de la métaphysique et de la morale, mais ne propose rien à leur place. Le nihilisme vit dans la quasi-clandestinité, dans l’illégalité en raison de son aversion pour les valeurs de toute sorte, mais il est tolérable à toutes les phases de son évolution  pour sa passivité, pour son inaction. Tant qu’il n’est pas menaçant pour la continuité historique et sociale, on l’ignore royalement. Sa négligence est l’arme la plus efficace de l’affaiblir. Néanmoins, il a inspiré certains mouvements radicalisés, progressistes ou réactionnaires, dans l’Histoire.

 

   L’exigence que les hommes pauvres que nous sommes vivent selon leurs possibilités et leurs moyens est un impératif nihiliste. Que des hommes totalement démunis vivent selon leurs poches équivaut à ce qu’ils meurent paisiblement, à ce que les moribonds meurent tout bonnement. C’est pour leur bien suprême que l’on pousse les moribonds dans le gouffre et le précipice, sils se refusent à y consentir de leur propre gré. Qu’on lise avec un certain recul suffisamment critique ces lignes qui résument la pensée nihiliste nietzschéenne pour savoir à quel extrême peut aboutir la mise en application des doctrines nihilistes par la praxis politique : « Ce qui veut tomber, il ne faut pas le retenir. Il faut encore le pousser ». Nietzsche est conscient de la difficulté morale qu’il y a de se livrer à la pratique nihiliste et de laisser les moribonds mourir. Mais il rejette catégoriquement cette objection. «  Les races, écrit-il, qui ne supportent pas cette pensée sont condamnées, celles qui, en l’expérimentant, y trouvent un suprême bonheur, sont prédestinées à la domination, à la volonté d’en finir ».                                                                                                    Dans la perspective nietzschéenne la question morale ne se pose même pas, d’autant plus que le nihilisme a été, dans toutes ses étapes d’évolution, une négation absolue des valeurs morales, et que la volonté de l’exigence morale est en dernière analyse la volonté de puissance. Nous reviendrons avec de plus amples détails sur la question des difficultés d’être nietzschéen pour l’intelligentsia locale et même pour les intellectuels sous-développés de manière générale. En effet, la pensée nietzschéenne est un passage obligé dans la caractérisation du courant nihiliste, car avec lui le nihilisme est devenu conscient de lui-même et de surcroît Nietzsche était l’un des plus redoutables théoriciens de la philosophie nihiliste.

 

   Le nihilisme, étant à ses débuts un mouvement religieux, a toujours les allures d’un apocalyptisme, d’autant plus qu’il n’est qu’une phase transitoire. L’apocalyptisme vise à anéantir le mal et ses sataniques manifestations dans le seul objectif de restaurer le bonheur sur terre. Camus lui-même souligne avec vigueur le caractère transitoire du nihilisme chez Nietzsche lorsqu’il affirme que ce moraliste œuvre à renverser l’édifice social, mais dans le but de créer un autre monde sur ses ruines.

 

   Si donc l’on tire toutes les conséquences logiques du nihilisme comme courant d’idée, il faut dire d’abord à la suite de Camus, que « le monde alors ne sera plus partagé en justes et en injustes, mais en maîtres et en esclaves ». Pour paraphraser Camus, nous disons que dans le monde il n’y a que deux classes sociales antagoniques : les forts et les faibles, les riches e les pauvres. Nous le savons : le nihilisme ne peut pas être partiel ou relatif, il est toujours total et absolu. Et si le nihilisme, dans son essence philosophique et dans ses protestations passionnées contre le mal, contre les souffrances et les malheurs des êtres humains, vise à réaliser des buts humainement nobles, alors en faire une application politique est en permanence destructeur et dévastateur. Même si le nihilisme a jailli jadis d’une source hautement morale, sa mise en application pratique et politique se révèle toujours être un désastre. Quelques régimes totalitaires dans l’Histoire ont tenté l’application du nihilisme dans le champ politique, et nous en connaissons les résultats dont les effets douloureux se font encore sentir. La dévastation et la destruction dans l’optique nihiliste ne sont pas l’objet légitime de jugement de valeur, elles constituent des phases initiales dans l’édification et la construction ultimes. Dans le nihilisme nietzschéen, la conscience morale en tant qu’entrave à l’action énergique de l’élite aristocratique, est à bannir. « Il n’est pas possible, dira Nietzsche, de vivre avec la vérité ». Les pauvres et les faibles sont une classe de décadents, et s’ils ne veulent pas guérir de la pauvreté, s’ils y barbotent à leur aise, alors la solution nihiliste qui s’offre est radicale : laisser les moribonds mourir et, s’ils refusent leur trépas volontaire, il faut les pousser tout doucement dans le précipice et le gouffre.

 

   Sur les ruines et les décombres du monde décadent, va s’ériger le règne d’une aristocratie forte, nantie et puissante; une aristocratie seule apte à vivre décemment, destinée à diriger la société sur la base de la volonté de puissance, et non sur la base de la raison et de la justice sociale. Pour les nihilistes en politique, comme pour les philosophes du nihilisme, ce dernier n’est qu’une transition, mais il s’agit d’une transition apocalyptique. Il est donc impératif d’en finir avec la décadence et ses manifestations telles que la faiblesse et le dénuement, pour enfin construire un monde meilleur.

 

   Les implications logiques du nihilisme philosophique peuvent ainsi se matérialiser, même si c’est d’une manière fragmentaire et limitée, dans des pratiques politiques particulières. En réalité, dans cet environnement austère et hostile à la vie comme le nôtre, marqué sous le signe de la rareté et de la pénurie, exhorter les pauvres et les faibles en revenu, à vivre sur l’unique base de leurs maigres ressources, c’est promouvoir le nihilisme politique sommaire. Quant à pousser la catégorie sociale décadente et malade de pauvreté de la hauteur d’une falaise dans le gouffre et le précipice, au cas où elle se refuse à tomber d’elle-même pour mourir, c’est là sans conteste le cœur même du nihilisme absolu.

 

                                                 Babacar Diop

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