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Le bonheur artificiel

Posté par: Babacar diop| Mardi 12 avril, 2016 18:04  | Consulté 570 fois  |  0 Réactions  |   

Tout artifice peut se transformer en une source de bonheur, mais un bonheur artificiel, un bonheur créé de toutes pièces, un bonheur de surface qui, à tout moment, peut s’écrouler, comme un château de cartes, au moindre contact avec le monde réel. Le feu d’artifice, pour ne citer d’abord que cet exemple, en dépit de son immense inutilité donne un immense plaisir non seulement aux enfants, mais également aux adultes. Tout artefact surajouté au réel peut se transformer en une figure de bonheur artificiel. Même le langage, on l’oublie souvent, n’est à l’origine qu’un rajout commode à la nature humaine. Il ne représente qu’un système de symboles, qu’un agrégat d’artifices purement conventionnels, bien qu’il soit au cours de l’évolution sociale un moyen efficace de la communication humaine. Que sont les symboles sinon des signes artificiels purement conventionnels ? En termes on ne peut plus clairs, l’essayiste et philosophe allemand Walter Benjamin a exprimé la même idée. « La maîtrise des instruments, écrit-il dans son essai sur La sociologie du langage, précède nécessairement celle du langage ». Selon certains sociolinguistes, le langage gestuel est le moyen d’expression le plus ancien que nous connaissions. Le langage est lui aussi un artefact parmi tant d’autres. Il n’est pas étonnant que le langage dans toutes ses manifestations soit une source de bonheur artificiel. On se trompe lourdement en pensant que la seule consommation de stupéfiants procure ce bonheur en question. La pratique littéraire, qu’il s’agisse de lecture ou d’écriture, peut servir d’asile aux excentriques et aux fous. Nerval, poète et romancier français, auteur d’Aurélia que Georges Gusdorf décrit comme « odyssée de l’âme aux parages de la folie », Hölderlin et Nietzsche, entre autres, fournissent des illustrations fortes. Gusdorf va plus loin : « Nerval, écrit-il, a fait de sa maladie la matière de l’un des chef-d’œuvre du romantisme français. Ainsi que disait Nietzsche, la maladie pourrait bien être le chemin d’une santé supérieure ». La littérature arabe que l’auteur de ces lignes connaît mieux que toute autre littérature au monde n’est pas exempte de ce phénomène. May Ziyâda fut enfermée dans une clinique de fous. Cependant, la romancière très romantique du Pays du cèdre n’était pas cliniquement folle. L’enfermer dans un centre de santé psychologique était une ruse, un stratagème de ses parents pour s’emparer du trésor qu’elle devait hériter. Chez nous il n’y a ni écrivain excentrique ni auteur atteint de démence ou de folie. Tous nos écrivains locaux sont sains et saufs, Dieu merci. Ils jouent parfois aux excentriques en voulant tordre le cou à la langue étrangère qu’ils adoptent, dans des passages déterminés, mais lorsqu’ils ne sont pas pris très au sérieux dans ce jeu, ils se découvrent d’une santé mentale de fer. Ce serait un exercice de passion, si c’était le cas, de comparer leurs produits à ceux des autres nations, bien que certains d’entre eux ne produisent qu’au moment de leur lucidité. Ils sont certes peu nombreux et n’ont évidemment ni la témérité éthique de Frédéric Nietzsche ni le talent poétique de Gérard de Nerval, mais ils sont tous intégrés au sein de leurs sociétés locales. Cependant, nous avons des artistes fous très talentueux, notamment des peintres, qui affichaient leurs dessins sur des murs délabrés érigés sur les bordures des boulevards publics. La vulgarité des croquis vifs et exquis montre, si besoin en est, qu’un grain de folie ronge leurs cerveaux. L’un des signes distinctifs de tout bonheur artificiel est qu’il s’écroule sans la moindre résistance au contact avec la réalité. Sur un enthousiasme et un élan forts, l’auteur se lance à produire une œuvre. Lorsqu’il se rend compte que le produit réalisé ne répond pas aux normes de l’art et qu’il n’intéresse pas un large public, c’est alors la déception qui peut avoir un impact négatif sur le mental. Pourtant à l’entame de l’action créatrice c’est l’effet contraire qui fut visé. La pratique politique est un autre pôle d’attraction pour celui qui cherche le bonheur artificiel. Elle est très attractive, dans la mesure où elle est un raccourci menant facilement au luxe et à la félicité matérielle. Seulement elle est appelée à ne pas trop durer. Après les délices, c’est au tour de la misère de s’installer, à moins qu’on eût dérobé certains des deniers publics que l’administration centrale met à la portée de main d’un agent. C’et ce que le formalisme juridique nomme : enrichissement illicite. Ainsi la chute devient-elle inévitable, avec ce phénomène de mendicité soigneusement dissimulée. Le professionnalisme politique peut procurer du bonheur artificiel véritable, mais qui se transforme en malheur sous les yeux hagards du sujet. L’engagement dans l’action politique et sociale se termine ainsi en catastrophe. Qu’il s’agisse de l’art ou de la politique, toujours est-il qu’au début l’élan vital donne une énergie, une impulsion à l’action. Mais c’est la déception cruelle à la phase finale. Lorsque Michel Butor, dans son Essai sur les modernes, dit que « Les voluptés de l’opium se transforment en tortures contre lesquelles le sujet est impuissant », il ne pense pas seulement au bonheur artificiel fragile que procure la consommation des drogues et des stupéfiants. Il ne voit pas d’inconvénient que l’on puisse associer à ces produits maudits certaines pratiques de l’art, de la littérature et de la politique. Nietzsche n’y va pas par quatre chemins lorsqu’il écrit dans The Birth of Tragedy ces mots : « For there are two states in which human beings attain to feeling of delight in existence, namely in dream and in intoxication.» (Car il y a deux états dans lesquels les êtres humains atteignent au sentiment de joie dans l’existence, à savoir le rêve et l’intoxication). Dans la perspective nietzschéenne, le vocable : intoxication renvoie à la fois à la consommation de stupéfiants et à l’exercice d’une influence psychologique et intellectuelle négative. L’intoxication de cet ordre aboutit fatalement aux spectacles tragi-comiques d’échange de coups de poings, de gros mots, de jets de pierres et de casse de chaises de luxe en pleine réunion de partis politiques à l’intérieur de salles somptueuses et fraîches. C’est le déficit en énergie dans l’action politique et sociale qui est à l’origine de la prospérité des actes de criminalité gratuits vus journellement dans les places et les voies publiques. Leurs exécutants, tout comme leurs commanditaires, y cherchent pourtant, entre autres, le bonheur artificiel. La gratuité des crimes se caractérise par de nombreuses agressions inutiles. Des personnes sont massacrées impunément par des individus non identifiés dans les quartiers populaires et les zones résidentielles, sans que les meurtriers trouvent par devers leurs victimes, plus précisément dans leurs poches ou les nœuds de leurs pagnes lugubres, que des sommes dérisoires d’une monnaie commune en perpétuelle dévaluation. Les actes de vandalisme constituent une représentation du bonheur artificiel, pour le plaisir que les vandales prennent à la destruction des biens appartenant au public ou aux individus particuliers. Voila ce qui risque de se produire lorsque les pulsions des jeunes gens sont instrumentalisées par des hommes doués d’une superbe intelligence dans la finalité de créer un malaise social afin de dompter l’adversaire. « Ote-toi que je m’y mette », dira-t-on à l’ennemi obligé à s’exécuter, et le prétendant au trône piaffe d’impatience à s‘installer le plus vite possible. Comme l’Histoire bégaie toujours avec des attitudes subversives semblables en perspective, en vertu des mêmes mécanismes purement politiciens, et grâce à la même dialectique sociale, la chute est prévisible, et ainsi re-bonjour le bonheur artificiel. Après tant de désillusions, après tant de douleurs atroces, l’humanité déçue quitte le bonheur artificiel pour une destination unique, celle du monde réel avec son lot de peines et de cruautés. Rien n’est plus atroce, plus pénible que le spectacle d’un homme politique qui n’a connu jusqu’alors que le luxe et le pouvoir, et qui se débarque finalement, avec un lourd fardeau existentiel, dans l’univers des misérables. Seul peut le sauver de l’enfer le vol des biens communs au moment où il était aux commandes dans l’administration centrale. La seule condition sine quoi non est que les fonds dérobés soient d’une valeur supérieure qui lui permette de vivre jusqu’à la fin de ses jours dans le luxe et l’opulence, au milieu d’un univers social chaotique. Le criminel, après tant de crimes odieux, au crépuscule de sa vie de brigand, perd à jamais la force physique qui lui permettait de commettre ses forfaitures. Tant qu’il faisait peur, les hommes du monde réel le redoutaient et ne rataient pas les occasions de le maudire, et maintenant ils le rejettent, à moins qu’il n’élise domicile là où l’on ignore tout de lui. Le littéraire et l’artiste, par mégarde d'«hommes de paille », pour reprendre l’expression d’un poète, redeviennent hommes de chair parmi les autres, et finissent par être convaincus, à l’instar des realpolitiks, que les beaux-arts et les belles-lettres ne sont pas utiles et qu’ils n’ont servi que d’artefacts usés A la recherche du temps perdu, pour employer le célèbre titre de l’œuvre romanesque majeure de Proust. Babacar Diop

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