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La taxonomie de la certitude à l’aune du Coran

Posté par: Babacar diop| Dimanche 25 décembre, 2016 17:12  | Consulté 896 fois  |  0 Réactions  |   

   La classification coranique de la certitude est inclue dans des expressions typiques ayant leurs occurrences dans de divers endroits du texte sacré. Il y a certes des niveaux à caractère vertical ou superposé suivant la force de la foi que possède le croyant. Mais aucun niveau dans l’ascension pénible vers le firmament de la certitude absolue n’est teinté de négativité. En réalité, à tous les niveaux la certitude est d’une positivité parfaite. Cette idée est clairement exposée par Spinoza. « Par certitude, écrit-il, nous entendons quelque chose de positif ». La raison de cette impression est simple : c’est que la certitude est fondée sur la vérité. Or la vérité est totalement positive. En conséquence, tout ce qu’elle fonde est également positif. Ainsi, le débat ne porte pas tant sur la vérité des choses et la connaissance des objets que sur les croyances liées aux faits, qui seules peuvent être vraies ou fausses.

 

   Les différentes définitions de la vérité, base et fondement de la certitude, proposées par les philosophes se recoupent sur de nombreux points, à l’exception du pragmatisme de William James et de la logique formelle. Pour Aristote, la vérité est la correspondance de la pensée avec la réalité. Le critère principal de la vérité selon les exégètes du philosophe de Stagire est un critère matériel, à savoir l’accord de la pensée avec les choses. Pour les scolastiques également la vérité est la conformité de notre pensée aux choses. Ils conçoivent la certitude comme la croyance basée sur la vérité. Ainsi, la connaissance vraie, synonyme de la certitude, n’est qu’une simple réception de la réalité. Néanmoins, cette idée de réception n’autorise nullement la supposition que toute certitude est un simple reflet du réel. Au contraire, tout jugement vrai est une reconstruction intelligible du réel et suppose au préalable un travail de l’esprit. Les enseignements déduits d’une simple lecture de surface du texte coranique vont sans aucun doute dans ce sens. Car, combien de fois le texte sacré interpelle-t-il l’intellect du croyant et même de l’homme tout court ?

 

   La clarté et la précision des idées et des concepts sont des critères de la vérité pour Descartes. « Les choses, dit-il, que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies ». Toutefois Descartes met-il un bémol à cet optimisme facile en reconnaissant les difficultés qu’il y a à déterminer la nature des choses clairement conçues. Il y a également des obstacles sur les voies d’accès à la certitude. On peut en citer les passions, les traditions, les préjugés et les illusions.   

 

   Pour le pragmatisme, le vrai est ce qui est utile. Ainsi le seul critère de la vérité est-il le succès. La vérité c’est l’efficacité. James écrit : « Ce qui est vrai c’est ce qui est avantageux ». La logique formelle, pour sa part, conçoit la vérité comme absence de contradiction dans les formulations. Voila pourquoi la vérité formelle ignore royalement la réalité. La vérité est totalement indépendante de la réalité. Les réflexions de Max Horkheimer, l’une des figures de proue de la Théorie critique, vont dans ce sens. Pour lui, les composantes de la vérité doivent être en harmonie, à tel point qu’aucune contradiction ne les oppose les unes aux autres. « L’harmonie, précise-t-il, qui inclut l’absence de contradictions et l’absence d’éléments superflus et dogmatiques purs n’ayant pas d’influence sur les phénomènes observables, ce sont là les conditions nécessaires ». Il s’agit de conditions nécessaires pour jeter les bases solides d’une certitude absolue et inébranlable. La cohérence interne suffit à une pensée pour être vraie. La conformité avec les faits réels n’est ni un critère ni une condition.

 

   Kant, dans la Critique de la raison pure, reprend et reformule la vieille et fameuse question qu’il qualifie d’absurde et que se sont posée les logiciens depuis jadis en ces termes : What is truth ? (Qu’est- ce que la vérité ?). Et Kant de donner de la vérité une définition dont il dit qu’elle est « nominale » en ces termes : « It is the agreement of cognition with its object ». (C’est l’accord de la connaissance avec son objet). Evidemment l’objet de la connaissance n’est autre que le fait et le phénomène.

 

   Bien qu’il soit un éminent logicien, Bertrand Russell, à l’instar de Kant, reprend le questionnement : What is truth ? et pense que la structure de la vérité repose sur une certaine forme de correspondance entre la pensée et les faits réels. En effet, Russell se trouve à mille lieues de la logique formelle pour laquelle l’accord avec les faits réels ne détermine pas la vérité et la certitude. Russell conclut ses analyses logiques de la croyance en la vérité en ces termes: « Thus a belief is true when there is a corresponding fact, and is false when there is no corresponding fact.. What makes a belief true is a fact. » (Ainsi une croyance est vraie lorsqu’il y a un fait correspondant, et fausse lorsqu’il n’y a pas un fait correspondant. Ce qui rend une croyance vraie c’est un fait). La réalité concrète est donc pour Russell, le seul garant de validité d’une croyance. Toutefois l’éminent philosophe britannique reconnaît-il, à l’instar de Descartes, les pierres d’achoppement inévitables dans la détermination de la cohérence de cette forme de correspondance.

 

   La pensée ne vise pas seulement à la conformité avec les données réelles. Elle doit être efficace et productrice d’une réalité conforme à l’intérêt de l’homme. La pensée doit être si forte à telle enseigne de changer le réel sordide. Plutarque précise cette idée en déclarant : « What we achieve inwardly will change outer reality ». (Ce que nous accomplissons intérieurement changera la réalité externe). La certitude se traduit dans le réel concret, c’est là le sens de son efficacité. Savoir, c’est pouvoir. Les convictions profondes doivent être traduites dans des paroles, des actes et des gestes concrets au quotidien. Dans la logique du Coran, la vérité n’est pas considérée comme un état statique, elle est une dynamique, un mouvement perpétuel, une progression. Le Coran pose des jalons de ce que certains philosophes nomment l’aventure du savoir au terme de laquelle le croyant en quête de la vérité totale « se fraie un passage à travers les flancs rocheux de ce dur monde », pour y accéder. C’est dans cette logique qu’il a conçu trois phases d’acquisition de la certitude : la certitude cognitive, la certitude visuelle et la certitude absolue.

 

   La vérité, comme l’a bien vu Youssouf Ali dans son exégèse prolixe du Coran, est totalement certaine, mais le débat porte plutôt sur sa réception par l’homme. Voila ce qui fait que cette réception a des niveaux dont le premier est celui de la certitude cognitive. A ce stade, la certitude résulte de la capacité de l’homme de juger et d’apprécier de manière subjective l’évidence. C’est une certitude obtenue grâce au raisonnement et notamment à l’analogie. Il s’agit d’une vérité approximative. Elle est proche d’une forte probabilité. A ce niveau initial de la certitude, les hésitations et les incertitudes sont loin d’être écartées, car, si l’on peut dire, le sujet ne possède qu’une certitude relative ou partielle. Sa foi ne serait pas si solide qu’il pourrait le penser. Elle serait plutôt tout à ses débuts et ses balbutiements.

 

   La station suivante dans cet itinéraire est celle de la certitude visuelle obtenue par la perception d’une réalité donnée et précisément avec les yeux. « Voir, c’est pouvoir », selon l’adage. Une telle certitude se fonde sur l’investigation personnelle. A ce stade, on voit la vérité à l’état pur par l’oeil nu. Or, il se peut que l’œil se trompe et tombe dans l’erreur. C’est ainsi que l’on parle d’une illusion d’optique. L’erreur n’est pas exclue à ce niveau. Mais ici le doute subsiste moins qu’au stade précédent.

 

   Enfin, l’étape ultime est celle de la certitude absolue qui exclut a priori toute possibilité d’erreur dans la conception et dans le jugement. Elle est égale à la certitude obtenue à l’aide de la perception sensible ou à l’aide des instruments d’une haute fiabilité, tels que les microscopes et les horoscopes qui permettent d’apercevoir des objets d’une taille infiniment réduite ou des objets situés à des distances de milliards d’année-lumière.  

 

  Au terme de cette réflexion, on peut admettre que seule la certitude, c’est-à-dire la perception, est susceptible d’être problématique. Alors que la vérité définie comme correspondance de la pensée aux faits ou comme absence de contradiction entre les formulations, et sur laquelle se fonde la certitude, ne saurait souffrir d’aucune problématisation. La perception coranique de la certitude revêt une originalité totale. La certitude s’acquiert par progression, elle n’est pas donnée toute faite. Pour la gagner il faut nécessairement passer par des étapes ou des stations certes toutes positives en elles-mêmes, mais qualitativement différentes. L’une mène vers l’autre jusqu’au terme de cette progression. Il ne peut pas y avoir de solution de continuité sauf par la mort prématurée du sujet croyant. Si les étapes intermédiaires peuvent bien être brûlées, le pallier ultime est inévitable. Le sujet doit y accéder soit par sa perspicacité et sa clairvoyance, soit par la mort. En effet, la fin ultime de la tragédie de la mort est la réalisation de la perception de la vérité totale où le sujet est saisi de frisson, d’horreur et de décomposition de la conscience, pour tomber finalement en extase, voire même en finitude. Le prophète Moïse a vécu une telle expérience et tomba en syncope pour cause d’une vision insoutenable de la réalité transcendantale absolue. C’est cet état de certitude absolue qu’a décrit remarquablement Joseph Conrad dans Heart of Darkness (Cœur des ténèbres), avec le personnage de Kurtz qui, apercevant la vérité totale, a crié,ou plutôt a murmuré : « L’horreur ! L’horreur ! ». Et Kurtz de passer par le trépas dans le monde des morts. Ce que Kurtz a aperçu est indescriptible, inexprimable avec les termes banals de la communication humaine. Cela dit, certains critiques relativisent considérablement la portée de la vision du personnage emblématique des romans de Conrad, en réduisant l’image perçue en un simple « visage insoupçonné et abominable de l’humanité, ses instincts oubliés et brutaux ».

 

   La certitude absolue est une sensation forte, mais douloureuse et mortelle. Peut-il rester en vie celui qui, finalement, la possède ou plutôt celui qu’elle possède ?

 

                                                  Babacar Diop  

 

   

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