Seneweb.com Accueil |   Gerer ce blog   

L’irruption de l’irrationnel

Posté par: Babacar diop| Lundi 10 mars, 2014 09:17  | Consulté 2842 fois  |  1 Réactions  |   

 

   L’irrationnel surgit des ombres, s’empare, comme un virus, des esprits pourtant censés être de solides remparts barrant la route aux intrus, et se propage. Difficile dorénavant de le juguler, de conjurer le mal qu’il ne cesse de véhiculer partout et à tout moment. C’est un être de nature subtile. Hybride, j’adore recourir à  ce vocable pour décrire l’irrationnel. L’irrationnel est un être d’ombre, de ténèbres. Qui peut le saisir ? Qui peut saisir les ombres ? Même les lumières sont insaisissables, difficiles à dompter, rétives qu’elles sont ? Qui peut prouver l’existence de l’irrationnel ? Dis qu’il est là, palpable, connu de toi. Et soudain un détracteur surgit comme un fantôme des ténèbres, pour affirmer le contraire. Mais tenez. Qui a raison, toi, lui ? Eh oui, ce que l’un prend pour irrationnel, l’autre le considère comme esprit, comme forme de la raison pure. Le monde des concepts est un monde confus.

 

   L’irrationnel sort de l’obscurité, comme une lave volcanique qui surgit des entrailles de la terre et pétrifie les objets qui se trouvent sur son passage, les fige. Le surgissement irrationnel et l’irruption volcanique ont de nombreuses similitudes. La lave de l’irrationnel, une fois crachée en l’air avec la fumée noire,  coule lentement, mais inexorablement, et d’un état liquide se solidifie, après avoir chauffé à blanc les esprits vers émoulus à sa portée. La lave coulante de l’irrationnel ne saurait rater ses cibles sur son passage où elle laisse des traces brûlantes, incandescentes. L’irrationnel aurait des effets dévastateurs et laisserait, après son passage, tant de ruines, tant de détritus, si, et alors seulement si, la pratique politique s’y mêlait et décidait de l’extérioriser. Le fascisme, le nazisme et le racisme, trois expériences irrationnelles douloureuses, qui ne sont pas lointaines, ni dans le temps, ni dans l’espace, en sont des paradigmes historiques inoubliables pour les hommes et les femmes qui les ont subis, voire même pour celles et ceux qui  épiaient leurs victimes innombrables de près ou de loin, la conscience meurtrie, durant les années de braise.  « Jamais, et plus jamais de tout cela », ont crié de toutes leurs forces les cœurs et les chœurs tendres à l’unisson. Ces expériences douloureuses ont pour trait commun de chercher à réduire la volonté du citoyen à son expression la plus simple, si ce n’est tout bonnement à l’anéantir.

 

    Certains émettent le souhait que le chaos et l’anarchie s’installent pour que, par la suite, l’ordre règne spontanément en lieu et place. En effet, la mentalité apocalyptique est au cœur de la pensée irrationnelle. Souhaiter la ruine, sans raison,   pour que l’ordre favorable lui succède, c’est là un souhait irrationnel. Une fois l’ordre établi, sans antécédent chaotique, l’impératif catégorique qui s’impose est d’œuvrer à le soutenir, à le consolider, le pérenniser et ne plus envisager sa destruction. La destruction n’a jamais été une voie de salut.

 

   L’irrationnel ne saurait être réduit à une seule de ses multiples manifestations qui sont toutes conditionnées par des circonstances spatio-temporelles déterminées. Notre objectif n’est pas de les recenser. C’est inutile de tenter un tel exploit, car une fois l’idée de les cerner et de les circonscrire est germée, elles se dérobent et l’irrationnel, comme un caméléon, se métamorphose et prend d’autres couleurs et d’autres manifestations. Il ne peut en être autrement, car le phénomène irrationnel prospère dans des situations de précarité et de survie, où les subterfuges et les faux-fuyants sont les seuls moyens de l’existence à la portée.

 

    L’irrationnel ne se limite pas à la seule sphère du vécu quotidien. L’Histoire est sa proie la plus facile, car elle est sans défense lorsqu’on cherche à la mutiler et à en faire un tissu de mensonges en prenant l’oralité pour son unique structure. L’irrationnel s’empare des faits historiques réels et en fait ce qui lui semble bon. C’est un drame véritable que l’épopée des grandes figures de l’Histoire soit réduite à de simples contes de fées. L’Histoire est une cible de prédilection, parce que l’irrationnel s’y manifeste et y prospère plus que partout ailleurs. La création de l’Histoire, d’une histoire fictive et fantastique, n’est pas moins simple  qu’un jeu d’enfant. Car il n’y a pas de témoin oculaire en vie et en vue. C’est à l’écart du témoin que l’on a l’audace de se livrer aux fantaisies les plus folles, quitte à les imposer non pas à l’intellect des hommes, mais à leur subconscient. L’objectif visé dans ce genre de fantasmes est de faire de l’Histoire un fonds de commerce.

 

   Si rien ne le justifie, l’excès d’optimisme est toujours un facteur de troubles et de déséquilibres. Par contre le pessimisme est purement irrationnel dans tous les cas de figure. Le monstre du pessimisme s’installe et étend ses tentacules dès qu’il y a  la conviction qu’il ne peut pas y avoir devant le sujet une porte de sortie. Le sujet historique se trouve à la croisée de chemins, mais il est cerné de toute part, et tous les chemins mènent inéluctablement à des impasses. C’est à ce moment que la révolte, et non la révolution, éclate et l’idée fatale surgit que l’univers est un empire du diable et que l’Antéchrist, c’est-à-dire l’incarnation du mal, apparaîtra dans nos propres terroirs, à la fin des temps. C’est cette tendance pessimiste qui conduisit certains philosophes à embrasser des croyances inouïes. Schopenhauer pensait que la vie est un combat mené par l’individu solitaire, avec la certitude d’être vaincu. Nietzsche en se fondant sur les enseignements irrationnels du Maître élaborait, de son coté, des idées très noires en pensant notamment que l’être humain ne saurait s’amender et réussir à sortir du gouffre. Ainsi Nietzsche pense que la volonté de puissance, et non la raison, est la voie royale qui mène au salut. Selon Nietzsche, une pratique politique basée sur le contrat social est une fantaisie, car le pouvoir centralisé se fonde, non pas sur un accord hypothétique entre la communauté citoyenne et celui qui détient le pouvoir, plus précisément sur un contrat social, mais plutôt sur la terreur et la tyrannie.

 

   Si nous tenons à rappeler les idées de ces deux principaux philosophes pessimistes allemands, ce n’est pas par pédantisme que nous le faisons.  Nous sommes loin d’être des européens du 19e siècle. Cependant, il y a ces temps-ci la folle idée qui germe et circule, selon laquelle, quoique nous fassions, nous sommes confortablement installés dans le gouffre et que nous sommes condamnés à y rester pour de bon. Ainsi les fréquents plans d’ajustement structurel, de renaissance et d’émergence, le dernier né, ne sont pas plus que des slogans sans efficacité aucune, destinés uniquement à encenser et à parfumer les esprits en état de putréfaction, et juguler le chaos probable. Rien n’y fait. Nos efforts sont inutiles. L’endettement  esta priori une peine perdue, un fardeau supplémentaire sur le dos des générations futures qui, à coup sûr, vont se courber et se tordre de douleurs sous le poids écrasant des échecs et des fiascos accumulés. La seule action possible à mener par conséquent reste et restera celle de gérer le quotidien le plus élémentaire.

 

  Une autre raison du rappel des théories pessimistes dans la philosophie allemande est l’intérêt que revêt le concept d’un agent probable de la rédemption. En effet, qui est apte à diriger l’action de la communauté pour sortir du gouffre ?  Qui peut racheter la communauté nationale en détresse ? C’est avec un arbitraire qu’on envisage, pour la réponse, de désigner telle ou telle catégorie, en excluant toutes les autres. C’est irrationnel de penser que l’agent unique de développement est telle ou telle ethnie, telle ou telle confrérie, encore qu’il soit urgent de définir avec netteté et clarté les concepts mêmes de développement, de renaissance et d’émergence, sur le plan local, afin de mettre un terme à l’équivoque et à l’ambiguïté qui les entourent. Nietzsche lui-même dans sa réflexion ne précisait pas une race spécifique comme agent de rédemption. Ce sont les nazis qui l’ont fait à sa place en voyant en la race aryenne la race élue par l’Histoire pour conduire l’Humanité à l’accomplissement de son destin. Certes le contexte historique est différent et les temps ont changé. Mais la mentalité exclusiviste, réductrice est identique dans toutes les circonstances et peut toujours survivre aux vicissitudes de l’Histoire. Si le concept de race n’est plus opérationnel, celui d’ethnie ou de confession peut bien le supplanter. Le caractère  réactionnaire, donc irrationnel du concept de la supériorité de la race, de la classe sociale ou de la confrérie tient à ce qu’il est une survivance du moyen âge. L’on se demande si réellement nous avons devancé, sur certaines questions cruciales, les hommes du moyen âge. On souhaiterait le croire. Seulement des conduites médiévales font irruption quotidiennement dans nos mœurs.

 

    L’irruption de l’irrationnel se produit lorsqu’on pense qu’il est possible de violer les lois qui régissent l’univers. L’irruption de l’irrationnel se produit lorsqu’on pense qu’il est donné à des êtres en chair et en os la possibilité d’échapper aux lois physiques de la pesanteur et de la relativité générale. L’irruption de l’irrationnel se produit quand on pense que des individus peuvent transcender les dimensions du temps et de l’espace, que l’on peut mener une vie terrestre avant de naître, que l’on peut continuer à vivre au-delà de son temps et s’inviter, même étant trépassé, dans la continuité de la vie, ou que l’on peut vivre ici et ailleurs, tout en étant embarqué dans le même flux temporel. L’irruption de l’irrationnel se produit lorsqu’on a la solide conviction, et qu’on agit en suivant la droite ligne de cette conviction, que l’on puisse gérer sa propre vie sur la base des songes, des rêves et de la divination. L’irruption de l’irrationnel se produit si l’on pense que, pour gagner des élections, au lieu de convaincre le corps électoral, il suffit de recourir aux libations en procédant à des sacrifices ou en pratiquant le cannibalisme en cachette. L'irruption de l'irrationnel se produit quand on pense qu'un match de foot ou un combat de lutte peut être gagné, non pas par une haute compétitivité sportive et un schéma tactique efficient, ou grâce à une forte musculature et à d’énormes coups de poing servis à l’adversaire, mais par une simple immolation de bœufs et d’autres pauvres bêtes. Seul un sujet irrationnel peut être naïf jusqu’à croire qu’une sorcière peut dérober les organes d’un homme, si ce dernier lui serre la main pour la saluer.

 

   Cependant l’irrationnel peut bien être rationalisé, mais dans un sens unique : c’est lorsqu’on a recours à l’irrationnel pour se délecter, respirer et se libérer des pesanteurs et des contraintes de la vie active. Dans certaines situations d’extrême tension, suite à la rationalisation outrée de la vie, l’homme  étouffe, s’asphyxie et aspire à une certaine dose d’irrationalité qui lui permettrait de se libérer et humer à son aise l’air féerique des contes et des légendes : ce serait romantique. Néanmoins, la catastrophe à déplorer, dans ce cas de figure, est cette attitude fort possible qui consiste à prendre très au sérieux ces sornettes.

 

                                              Babacar Diop.

 L'auteur  babacar diop
Une faute d'orthographe, une erreur á signaler ? Une précision á apporter ? Ecrivez moi avec votre info ou votre correction et en indiquant l'url du texte.
Mots Clés:
Commentaires: (1)
 Ajouter mon commentaire    Afficher les commentaires
Aidez-nous à modérer les commentaires en nous signalant les insultes. Merci de votre collaboration.
Doff En Mars, 2014 (12:56 PM) 0 FansN°:1
Bjr Mr Diop,
j'apprecie votre démarche.
Je veux juste dire que l'affirmation absurde que le monde physique d'experimentation est l'unique monde réel, est tout à fait vide de sens pour qq1 qui n'a jamais investigué sur les champs électromagnétiques et sur ce que l'on appelle la "promatiere" en tant que causa causorum de la matiére physique.
Si on parle de volume, nous pouvons comprendre hypervolume comme base fondamentale du volume; l'hypersphére coe base fondamentale de la sphère.
L'hyper espace peut etre démontrée mathématiquement par par l'hyper geometrie.
La science Jinas est fondée sur l'hyper espace et est une branche spéciale de la physique atomique. Avoir une trés infime connaissance de la science Jinas donne une large vision de l'irrationalité, en fait des bases du monde subtil.

Ajouter un commentaire

 
 
babacar diop
Blog crée le 24/01/2013 Visité 221670 fois 83 Articles 10622 Commentaires 14 Abonnés

Posts recents
La taxonomie de la certitude à l’aune du Coran
Typologie des âmes à l’aune du Coran
Le big-bang en mode éthique
Le volcan de l'irrationnel
Dans l'abïme de Bacchus
Commentaires recents
Les plus populaires
L’âme de la religion grecque à l’aune du Coran (4)
Des pluies ou des urines
La place de l’Afrique dans l’histoire des idées au 20e siècle
Le monde invisible dans l’odyssée de Joseph
L’âme de la religion grecque à l’aune du Coran ( toutes parties réunies)