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L’âme de la religion grecque à l’aune du Coran ( toutes parties réunies)

Posté par: Babacar diop| Jeudi 07 août, 2014 10:33  | Consulté 5023 fois  |  4 Réactions  |   

    Mesurer l’âme de la culture et de la religion grecques à l’aune du Coran est un procédé méthodologique bien distinct, bien déterminé. Un autre procédé opposé consiste à juger l’esprit de la culture monothéiste à l’aune de la culture grecque. Les résultats auxquels aboutiraient les deux procédés sont a priori identiques, tant que les deux systèmes présentent des caractéristiques nettement contradictoires. Les résultats en question se ramènent à une simple antinomie structurelle entre le Coran d’une part,  et la culture et la religion grecques de l’autre, évidemment à condition que l’objectivité d’une étude comparative soit strictement garantie, et qu’une déduction hâtive ne produise pas des conclusions erronées. Le cas de déduction de données fictives est bien envisageable pour une problématique que voila, mais son évitement est possible, voire même aisé, si les deux termes de l’équation, ou plus précisément, de l’inéquation s’opposent catégoriquement.

 

    Notre postulat épistémologique de base est certes l’appréciation de la religion grecque à l’aune du texte fondateur de la religion monothéiste la plus authentique de l’histoire, mais les conclusions auxquelles aboutira l’analyse seraient identiques si l’on adoptait le cheminement inverse, à savoir l’appréciation de l’essence du Coran à l’aune de la culture grecque. Il n’y a pas de commune mesure. Il ne peut pas y avoir une identité ni totale ni partielle entre le Coran et la culture grecque. Il faut souligner d’amblée que pour La Grèce antique toute distinction entre culture et religion est purement superficielle, purement dogmatique. La religion et la culture grecques ont toutes les deux suivi une évolution parallèle dès l’aube de l’Humanité historique grecque. Voila pourquoi la pensée des philosophes présocratiques, comme d’ailleurs celle des post-socratiques, est toujours profondément infestée de relents païens. Dans l’esprit des grecs il n’a jamais eu de séparation entre culture et religion. Ce à quoi l’analyse pourrait aboutir ne saurait être qu’une collision structurelle, voire même un heurt violent entre les données immédiates de l’enseignement monothéiste du Coran d’une part, et celles de la culture grecque d’autre part.

 

 

L’illettrisme

 

   S’agissant des heurts et collisions, il faut noter que c’est la conscience même de celui qui mène l’enquête qui en serait le théâtre primordial. Le seul et unique fait qui peut ne pas le choquer est cette possibilité anodine pour l’illettrisme inné de produire un corpus littéraire de très haute facture. En effet, que l’illettré soit performent dans la sphère de la production littéraire, profane ou liturgique, se trouve dans toutes les cultures universelles. Dans la production littéraire classique, l’illettrisme n’a jamais été un obstacle à faire des merveilles. Homère était un aveugle né, donc il ne savait ni lire ni écrire. Cependant l’épopée homérique est toujours restée et restera pour l’éternité le monument historique à nul autre pareil, inégalable dans toute la culture occidentale. D’ailleurs dans ce domaine de merveilles esthétiques produites par de superbes intelligences illettrées, la littérature arabe classique n’est surpassée par aucune autre. En effet le doyen incontesté de la littérature arabe contemporaine, le célèbre critique, historien, et auteur du fameux roman autobiographique : Les jours, Taha Hussein, était un aveugle qui ne lisait pas et n’écrivait pas non plus. Cette personnalité unique au Monde Arabe n’avait que des scribes auxquels il dictait ses célèbres textes.

 

   En dépit de ce handicap majeur qu’est la cécité, avec son corollaire : l’illettrisme, l’œuvre épique homérique est surtout la principale source de la pensée religieuse grecque. La place prépondérante qui, dans le système religieux grec, revenait aux concepts de procréation, de mort et de vie d’outre-tombe, ne fut révélée que par des poètes grecs. La théologie grecque n’a été formulée ni par des prophètes, ni par des prêtres, mais par de simples artistes, par des poètes et des philosophes. Cette idée est de l’auteur anglais Cornford qui, dans son ouvrage: Greek religious thought, écrit : « Her we touch a fact of central importance – that Greek theology was formulated not by priests nor even by prophets, but by artists, poets and philosophers.. One consequence was that the conception of deity could be dissociated from cult and enlarged to include beings and things which no one ever dreamed of connecting with the obligation of worship ». (Ici nous touchons à un fait d’une importance centrale, à savoir que la théologie grecque n’était formulée ni par des prêtres, ni même par des prophètes, mais par des artistes, des poètes et des philosophes.. La conséquence en était que la conception de la déité était dissociée du culte et élargie pour inclure des êtres et des choses dont nul n’a jamais rêvé qu’ils seraient connectés aux obligations de culte). Que la poésie soit une source de textes liturgiques, une source d’inspiration pour la pensée religieuse : voila ce que rejette le Coran de la manière la plus absolue. Si la poésie épique et tragique occupait une place de choix dans la mythologie grecque, la logique du Coran, quant à elle, n’y voit qu’une simple nébuleuse de contes de fées, qu’un univers féerique habité par des êtres imaginaires. L’art poétique décadent, depuis le début de l’ère antéislamique, n’a été pour l’essentiel qu’un outil de fabrication de futilités, de mondes obscures et de vérités usées. L’aversion et le dédain coraniques pour l’art poétique païen décadent se justifient par les caractéristiques intrinsèques de ce dernier qui prônait les valeurs de l’orgueil tribal, de la haine, de criminalité et de la débauche. En un mot, les poètes à l’époque antéislamique étaient, dans leur majorité écrasante, des avocats du diable. L’unique aspect esthétique humanisable, mais corrompu en fin de compte, dans l’art poétique de l’époque, était la peinture des sentiments dégradés et ignobles. Cette position unique dans l’histoire des religions abrahamiques ne découle pas tant d’une réaction aux accusations non fondées dont le Prophète était victime que d’une conception bien déterminée de l’art poétique. La fonction du poète n’est pas la création de mythes et de mondes mythiques ou la transfiguration des qualités vertueuses en leurs contraires. La mission du poète n’est pas non plus l’éloge des brigands et des bandits de grands chemins, mais la défense des causes justes et nobles. La poésie ne vise pas à la propagation des valeurs obscurantistes, mais à la vulgarisation des valeurs hautement divines et humaines. La fonction poétique n’est pas de faire d’un bourreau une victime innocente, d’un agresseur un vaillant guerrier. Or la poésie était si profondément entachée de fourberie et de criminalité que le seul moyen de la débarrasser de ces aspects dégradants fut de la nier en bloc avant de la réhabiliter par la suite avec un langage et un contenu nouveau plus adaptés à la situation de l’époque. Une nouvelle mission lui a été assignée. Le rejet total fut donc indispensable, afin de réformer l’art poétique de l’époque. Il arrive que la destruction totale d’un système corrompu soit la seule voie de salut.

 

   Ce traitement de choc magistralement administré à la corruption poétique est l’un des points sur lesquels le Coran s’oppose radicalement à la culture grecque. Si la poésie notamment épique et dramatique était une source capitale d’où s’alimentaient la pensée religieuse et la liturgie en Grèce antique, l’art poétique païen était l’objet de rejet total de la part du texte fondateur de la religion musulmane. C’est donc là un aspect de la collision entre les deux systèmes. La conclusion que l’on peut tirer de cette antinomie est que si la poésie est la principale source des principes fondamentaux de la mythologie grecque, le Coran, de par son rejet catégorique de la poésie païenne, ne peut s’inspirer de la culture et de la religion grecques.

 

   D’autre part, la conception coranique de l’illettrisme est très originale. Le Coran, et l’évolution historique de la littérature arabe lui a largement donné raison, ne conçoit pas l’illettrisme comme une entrave majeure à la production de corpus littéraires de haut niveau. Un prophète est bien habilité à produire un corpus merveilleux, d’une manière ou d’une autre, sans savoir ni lire ni écrire.          

                                                                  

  

                                                   

 

La mise au ban de la poésie

 

   Le lecteur averti ne serait pas surpris de cette attitude de rejet catégorique du Coran, dont le genre poétique païen fait l’objet. Déjà avant plusieurs siècles, Platon a éjecté de sa cité idéale les poètes. Il est évident que ce bannissement de la poésie et des poètes par Platon n’est pas dicté par les mêmes raisons que le Coran. En effet l’art poétique pour Platon est un art du « simulacre ». La poésie, selon le philosophe grec, est une imitation trompeuse de l’objet. Elle n’atteint jamais la vérité. N’étant qu’un art d’ornement, la poésie décadente inspire la faiblesse à l’âme humaine. Il faut préciser également que l’objectif visé par Platon dans la mise au ban de la poésie est la restauration du règne et de l’autorité de la raison, bien qu’il ne soit pas évident que le rejet platonicien de la fantaisie poétique est suffisant pour que la raison règne en maîtresse absolue sur la totalité de l’espace épistémique humain. Même si c’était le cas, ce serait un objectif bien limité, bien fragmentaire. S’ajoute à cela un fait d’une importance capitale : c’est que la restauration de l’autorité et du règne de la raison peut produire des effets malencontreux , voire même catastrophiques non seulement pour l’homme lui-même, mais aussi pour son environnement, « la dialectique de la raison » en est l’illustration la plus parfaite. Il est hors de question de se plier à toute sorte d’assertion, chaque fois que la raison y est évoquée. La raison conçue isolément des valeurs éthiques, de l’idée d’équilibre et du principe de bonheur, peut s’avérer destructrice. La dialectique de la raison résulte d’un long processus annoncé par l’Odysséed’Homère, amorcée par La Renaissance et aboutit à cette maudite rationalité technologique qui a réduit l’homme à la servitude et à l’aliénation qui ont largement dégradé la vie et l’environnement à tel point que la vie est hypothéquée plus que jamais, alors qu’au début de ce processus de rationalisation de la vie l’optimisme était partout de mise. Le processus ayant abouti à ce phénomène, est amplement décrit par Rousseau et notamment par Adorno et Horkheimer dans leur best-seller, La Dialectique de l’Aufklarung.

 

  Le Coran dans sa logique interne va bien au-delà de ces limites. Le bannissement de l’art poétique païen est l’aboutissement de la lutte contre la débauche, l’agressivité, le banditisme trans-saharien et le tribalisme dans la Péninsule arabique.

 

   Il ne peut pas y avoir de commune mesure non plus sur ce point où précisément le rejet n’est pas l’élément déterminant dans la situation antithétique. Des sujets opposés peuvent rejeter le même objet négatif, mais les raisons n’étant pas identiques, aucune commune mesure ne rattache les diverses positions  les unes aux autres.

 

   S’agissant des similitudes formelles, il faut absolument être circonspect. Selon l’éminent helléniste britannique, Jonathan Barnes, des philosophes présocratiques ont séjourné en Egypte et ailleurs au Proche-Orient, et sont revenus en Grèce avec de la philosophie. Il est bien possible de supposer qu’il y ait un contact intellectuel direct entre les grecs d’une part et leurs voisins du Moyen-Orient d’autre part. Mais, selon cet auteur, il est difficile de trouver un seul cas d’influence évident. Barnes, dans son ouvrage intitulé: Early Greek Philosophy, va plus loin, en écrivant: « It should be said that where some scholars see striking parallels between a Greek and an eastern text, others see no more than superficial coincidence ». (Il serait affirmé que là où des spécialistes perçoivent un parallélisme frappant entre un texte grec et un texte oriental, d’autres ne voient pas plus qu’une coïncidence superficielle).

 

  Reste donc infondée, même sur le plan purement théorique, l’assertion selon laquelle un texte coranique serait une copie d’un texte grec retrouvé en Egypte ou en un autre endroit du Moyen-Orient. Seule une déduction hâtive en besogne, basée sur des prémisses et des postulats faux au départ, puisse affirmer une idée incohérente pareille. Si l’idée de conformité accidentelle est improbable même entre différents textes profanes, alors comment envisager l’idée absurde de parallélisme possible entre deux corpus liturgiques appartenant, chacun de son coté, à deux registres que toute composante oppose diamétralement, l’un étant abrahamique et monothéiste d’une part, l’autre étant païen et polythéiste de l’autre.      

 

 

      

L’anthropomorphisme

 

   L’anthropomorphisme des divinités grecques et ses multiples implications dans la pratique cultuelle en Grèce antique reste le point névralgique sur lequel se cristallisent les antagonismes les plus exacerbés entre le Coran d’une part, et la religion et la culture grecques d’autre part. 

 

     L’anthropomorphisme consiste à donner une forme humaine à des êtres qui ne sont pas des hommes, notamment aux êtres surnaturels, et ce, à la fois, dans leur existence physique, dans  leurs divers sentiments, dans leurs volontés, voire même leurs caprices. En un mot, l’anthropomorphisme attribue à la déité non seulement un corps et une membrure corporelle, mais également les nombreux contenus de la conscience de l’être humain. 

 

   Si nous avons dit précédemment que la religion du Coran est, sans conteste, la religion monothéiste la plus authentique que l’Histoire ait jamais connue, ce n’est nullement par excès de zèle ou par prosélytisme de notre part que nous formulons cette thèse. Le Coran est incontestablement l’écriture céleste totalement monothéiste à cause de sa position ferme et radicale face à l’anthropomorphisme. Les types de monothéisme pervertis enregistrés ça et là dans l’histoire des religions le sont à cause de leur contact direct ou indirect avec la Grèce païenne. C’est ainsi qu’ils ont été fortement contaminés par les croyances anthropomorphiques dans la culture grecque. Le Coran, quant à lui, ne serait-ce qu’au niveau de son historicité, reste toujours fidèle à son idéal monothéiste contre vents et marées en provenance de la Grèce antique. A notre connaissance aucun livre révélé ne s’est opposé si farouchement, si radicalement à l’humanisation de la déité que le Coran. Or, on le sait, l’anthropomorphisme reste la base du mythe et de la mythologie grecs créés depuis La théogonie d’Hésiode jusqu’à l’épopée homérique, deux sources principales de la pensée religieuse grecque. Toutes les conceptions anthropomorphiques ne sont que des absurdités dans l’optique du Coran, dans la mesure où elles peignent le divin à l’image de l’humain. Dans le best-seller déjà cité, La dialectique de l’Aufklarung Adorno et Horkheimer parlent de l’anthropomorphisme en ces termes : « Enleightenment has always regarded anthropomorphism, the projection of subjective properties onto nature, as the basis of myth. The supernatural, spirits and demons, are taken to be reflections of human beings who allow themselves to be frightened by natural phenomena ». (L’Aufklarung, - c’est-à-dire les lumières de la raison- a toujours considéré l’anthropomorphisme, cette projection des caractères subjectifs sur la nature, comme la base du mythe. Les êtres surnaturels, esprits et démons, sont pris pour des reflets des êtres humains qui se laissent effrayer par les phénomènes naturels). En d’autres termes, la mythologie grecque conçoit l’être surnaturel comme une entité purement conceptuelle taillée sur mesure et n’exprime pour l’essentiel que les désirs, les caprices, les fantaisies et d’autres contenus de la conscience de l’homme. Une fois encore l’imagination débordante des poètes et des bardes a été à l’origine de la naissance des divinités hellènes.

 

   Cependant, les conceptions anthropomorphiques n’ont jamais fait l’objet d’unanimité parmi l’élite intellectuelle grecque d’alors. Déjà avant la révélation du Coran de plusieurs siècles, voire même de millénaires, elles faisaient l’objet de rejet et de raillerie. Le sarcasme du philosophe présocratique Xénophane est allé jusqu’à dire : « Mais les mortels considèrent que les dieux sont nés, qu’ils portent des vêtements, ont un langage et un corps à eux ». Dans sa critique sarcastique acerbe, Xénophane va encore plus loin en ces termes : « Au dire d’Homère et d’Hésiode, les dieux font toutes sortes de choses que les hommes considéreraient honteuses : adultère, vol, tromperie mutuelle ». Comment serait-on surpris par le radicalisme coranique face à ce principe pernicieux d’anthropomorphisme grec ? Comment peut-on concevoir l’idée insensée que le Coran, dans sa logique monothéiste implacable, puisse s’inspirer, d’une manière ou d’une autre, de la culture grecque ? Si des penseurs présocratiques éprouvaient des sentiments de dégoût et de rejet à l’égard de l’anthropomorphisme, vu l’évolution des mentalités depuis cette époque lointaine, n’est-il pas rationnel que le Coran combatte énergiquement cette identification du divin avec l’humain ?

 

   Dans les citations précédentes, Xénophane traite de l’une des implications nombreuses de la conception anthropomorphique, qui heurtent toutes, sans exception, la conscience du sujet monothéiste. L’idée de procréation en est une, et elle fut l’épine dorsale de la conception religieuse grecque.

 

   Sans doute, le réalisme foncier est à la base de toutes ces distorsions. Les hellénistes ont révélé que les divinités grecques étaient d’anciens rois et princes et que la mythologie hellène repose essentiellement sur des souvenirs confus ou transfigurés à dessein par l’imagination fertile des poètes mages. Cette transfiguration a été opérée sur des gestes et des comportements précis de rois et de héros primitifs. Ainsi les conduites qu’a déplorées Xénophane relèveraient-elles des faits historiques réels et authentifiés. La conception coranique de la nature divine est donc un véritable challenge, voire même une menace réelle pour la religion et la culture grecques, en ceci que toutes les entités mythologiques grecques sont des créations de poètes et de bardes. Mais il ne s’agit nullement de créations ex nihilo, car c’est l’histoire et la préhistoire de la Grèce qui leur servirent de substrat. Autrement dit l’histoire et la préhistoire sont transfigurées en symbolique païenne. En conséquence, comment un tel système peut-il servir de source d’inspiration à un corpus qui a comme principe de base le refus catégorique de l’anthropomorphisme, l’épine dorsale du système polythéiste perverti ? Même la pensée de Platon était touchée par cette perversion. Nous reviendrons ultérieurement sur le cas de Platon pour voir ce que ce dernier est réellement : un prophète ou tout simplement un sage. Mais disons pour le moment que selon Platon lui-même, fidèle héritier de la tradition religieuse grecque, il n’y a pas de différence entre la nature divine et la nature humaine.

 

   Une autre implication qui découle de la vision anthropomorphique païenne est l’idée de procréation divine. Pour la culture grecque, les divinités naissent les unes des autres et se constituent des descendances et des dynasties qui règnent sur des pans entiers de l’univers. Xénophane encore, l’une des figures de proue de l’élite intellectuelle présocratique, s’est violemment insurgé contre ce concept. Nul n’ignore la manière absolue dont le Coran rejette cette idée de procréation divine. En effet, dans la logique implacable du Coran, Dieu « n’a pas engendré et n’est pas engendré ». Cette formule liturgique est l’une des plus récurrentes dans les litanies quotidiennes. L’originalité du Coran sur la question anthropomorphique repose sur son refus catégorique total, et sur la considération de son antithèse comme base du dogme et de la validité de la pratique cultuelle de tous les jours.

 

   Une autre implication corollaire de la conception anthropomorphique de la mythologie grecque est le confinement de certaines divinités dans des régions cosmiques déterminées. Thalès lui-même s’est insurgé contre cette conception homérique de limitation. Néanmoins, dans la logique antithétique de la culture grecque la multiplicité des divinités n’a pas exclu l’idée de clivage et de cloisonnement. Ainsi des frontières sont-elles arbitrairement tracées sur les prérogatives et les zones d’influence pour les divinités omnipotentes. La pluralité des divinités implique également la possibilité d’une collision violente entre elles. Même si dans la mentalité polythéiste de l’homme grec le conflit ne signifie pas le règne du chao et de l’anarchie, les coups bas peuvent être échangés entre divinités perfides. Zeus a cyniquement chassé son challenger et s’établit sur le trône olympien usurpé, avec sa lignée. Plus ridicule est cette fin comique de la trilogie d’Eschyle, pour en attester, où l’on voit des divinités belliqueuses arriver à des compromis ou même des compromissions. On connaît également la position du Coran sur la question d’un conflit éventuel qui opposerait non pas de nombreux dieux, mais « deux Dieux » seulement, et qui sèmerait inéluctablement le désordre et l’anarchie sur l’immensité cosmique.

 

   Bien qu’entités anthropomorphiques, les divinités grecques sont tombées dans une bassesse morale à nulle autre pareille. Certains de leurs aspects sont dévalorisants : des divinités qui n’arrivent même pas à se hisser à la hauteur des critères éthiques définis par des êtres humains. Tout sujet monothéiste authentique mis sur les traces et le parcours de l’âme religieuse grecque, est inéluctablement offusqué par l’immoralité et l’indignité des divinités mises en mouvement dans le drame religieux grec. La théologie d’Homère, véritable base de la divinité olympienne, est sujette soit à des enfantillages, soit à l’immoralité, soit enfin au besoin impérieux d’une réforme profonde, pour en extirper ce qui est une offense à l’esprit religieux authentique.

 

   Par conséquent, sur le plan moral, le Coran s’oppose radicalement à la culture grecque, car cette dernière, dans sa logique anthropomorphique, n’a pas pensé que de pareilles divinités imaginaires ne peuvent jamais conduire la destinée de l’univers. 

                                                           

 

                                            

Platon : prophète ou sage ?

 

   La religion grecque était incontestablement polythéiste. Or une religion païenne ou polythéiste n’est pas de nature à produire un prophète pour des raisons que d’éminents hellénistes ont précisées, et dont nous ne retiendrons que quelques unes qui, d’ailleurs, accentuent davantage les écarts entre la culture religieuse grecque d’une part, et les religions monothéistes, notamment celle du Coran, de l’autre.

 

   Parmi les Grecs il n’y avait ni caste ni classe de prêtres ni a fortiori des érudits savants qui se consacraient exclusivement au service liturgique. Ce fait seul, selon l’helléniste anglais Charles Seltman dans son bel ouvrage qui porte le titre : The Twelve Olympians, est d’une importance capitale qui conditionne les autres raisons distinctives. Un autre trait de caractère chez les Grecs est qu’ils ne se soumettaient pas et n’obéissaient pas non plus à une autre personne qui leur servirait de guide, la communauté des croyants et des fidèles étant censée ignorer les normes du rite. Ensuite, il est à noter que la religion grecque ne possédait pas de dogme. L’homme grec était disposé à abandonner ses propres dogmes, s’il y en avait, pour embrasser les croyances étrangères à la mode. Ces dernières ont eu de fortes chances d’obtenir « une attestation de naturalisation », selon l’expression de Seltman qui dit que        « Religious particularism was not a possibility for civilised Greeks ». (Le particularisme religieux n’était pas une possibilité pour les grecs civilisés). Une autre raison est l’absence de prophètes en mission sur terre, ce fait à lui seul, est largement suffisant pour être convaincu de l’impossibilité pour Platon ou pour tout autre penseur grec de son genre d’être prophète. Pas de dogme ; pas de mission ; donc pas de martyre. On a pu mesurer l’importance capitale que revêt le concept de martyre dans le Coran pour le triomphe duquel des précurseurs persécutés ont sacrifié leur vie. Une autre différence de taille est l’absence d’un livre sacré ou révélé. La religion grecque, selon Seltman, se nourrissait des légendes locales, de la tradition ancestrale et des textes de louange païens, qui étaient désespérément contradictoires. Enfin, le système religieux grec ne s’occupait pas de la notion de péché qu’il assimilait à l’erreur de jugement et qui risque de se produire très fréquemment, tant qu’il n’y a pas un Maître éclairé qui peut guider les pas des fidèles sur le droit chemin.

 

   Sur la base de ces raisons, la religion grecque ne pouvait pas s’accommoder d’un prophète. La place des prophètes était, d’ailleurs, occupée par des poètes investis d’une certaine autorité morale et religieuse. Platon une fois encore n’a aucune place parmi les prophètes de la religion abrahamique. De plus, ne perdons pas de mémoire que pour Platon, c’est une rude tâche que de trouver un créateur de l’univers et que même si on le trouvait ce serait impossible de le déclarer aux hommes.

 

   De Bertrand Russell à Karl Jaspers, les opinions sur Platon sont identiques. Russell parle de la cosmogonie de Platon en la qualifiant de « silly » (stupide). L’œuvre de Platon est loin d’être exempte de polythéisme païen, il est hors de question qu’il soit tenu pour prophète, car il use indifféremment dans ses écrits du mot « dieu/dieux » au singulier comme au pluriel, croyant qu’il était en la pluralité des divinités personnelles. Pour Platon, comme pour les autres grecs, l’antinomie entre monothéisme et polythéisme est d’importance minimale. Cela dit, aucun philosophe, aucun poète de la Grèce n’avait senti le besoin de rompre avec cette religion homérique pervertie, et pourtant pour les grecs eux-mêmes, la théologie d’Homère était soit enfantine soit immorale. Platon lui-même parle de Zeus en ces termes : « Now Zeus, the captain in heaven, driving a winged chariot, moves first upon his way, disposing and ordering all things under his care. After him comes a host of gods and spirits, arrayed in eleven bands ». (Alors Zeus, le capitaine dans les Cieux, conduisant un chariot ailé poursuit d’abord son chemin, mettant et ordonnant toutes choses sous ses hospices. A sa suite, vient un hôte des dieux et des esprits déployés en petits groupes). Celui qui s’exprime en ces termes peut-il être considéré comme prophète d’une religion monothéiste ? Nulle part dans ses écrits Platon n’a revendiqué d’être prophète. Il refusait même d’être philosophe, tout comme Kant ultérieurement l’avait refusé. Platon n’était prophète pas et il était très sage pour vouloir s’attribuer un tel titre. Selon Russell, Platon dit que tout n’est pas créé par Dieu, et Il n’a créé que le bien, c’est-à-dire le plaisant. Russell tire de cette pensée platonicienne la conséquence selon laquelle la multiplicité du monde sensible a une autre source que divine.

 

   Pour mettre en relief la stupidité partielle de la pensée de Platon, Russell donne un compte rendu très bouffon de la conception platonicienne curieuse de l’âme et de son destin. L’âme d’un philosophe libéré des contraintes corporelles partira après la mort vers le monde invisible, pour vivre dans la bénédiction, en compagnie des dieux. Mais l’âme souillée qui n’a aimé que le corps, sera un fantôme dans la hantise d’un sépulcre, ou elle entrera dans le corps d’un animal tel qu’un âne, un loup ou un aigle, suivant son caractère. Un homme vertueux qui n’était pas philosophe, deviendra une abeille, une fourmi ou un autre animal qui vit en société organisée. C’est dans ce sens précis qu’il est rapporté du philosophe présocratique, Pythagore, qu’il se souvenait d’avoir été un cochon. Russell commente en disant que  seul le philosophe part pour le Ciel après la mort. Ces faits fictifs produits de l’imaginaire poétique sont quelques unes des rasons qui ont conduit Jaspers à dire que Platon était aussi un poète. Or on connaît la position du Coran face à la pratique poétique païenne. Pour tout dire, Platon n’était absolument pas un prophète, mais un sage.

 

   La sagesse de Platon était légendaire et s’exprimait sur une multitude de sujets aussi vastes que la logique, la politique, la physique, la cosmogonie et les questions relatives à l’expérience humaine. Platon était politiquement sage et certains hommes de pouvoir ont tenté de mettre en pratique sa sagesse politique. Platon, selon Jaspers, a su unir sa pensée à l’existence historique et concrète. L’œuvre de Platon est une totalité cohérente et homogène. L’admiration de Jaspers pour Platon va jusqu’à dire que rien dans l’œuvre de Platon ne peut être négligé comme non important, tout a un sens dans le contexte de la communication philosophique. De nombreuses études ont confirmé l’idée que la pensée de Platon a fixé la philosophie occidentale sur ses bases définitives. Sa sagesse pratique a une multitude d’illustrations. Il pensait par exemple que l’individu ne peut pas se suffire à lui seul ; il a besoin de l’aide des autres pour survivre. Ces mots suivants sont de Russell: « Plato thinks that a man could live on very little money if his wants were reduced to a minimum ». (Platon pense qu’un home pourrait vivre avec très peu de monnaie si ses désirs étaient réduits à un minimum). Ces paroles sages ne représentent qu’une goutte d’eau dans un vaste océan. Nul autre que  Jaspers n’a mieux précisé la place qu’occupe Platon dans la pensée occidentale. « Despite the Romantic longing with which one may look back at this lost world of primordial revelation, écrit Jaspers, one may well utter a sigh of relief on coming to Plato from pre-Socratics ». (En dépit de la nostalgie romantique avec laquelle l’on tourne le regard en arrière vers ce monde perdu de la révélation primordiale, on doit bien faire un ouf de soulagement en venant des présocratiques vers Platon). Platon a donc affranchi la pensée sage de ses élucubrations d’antan. Jaspers va plus loin dans son Introduction à la philosophie : « Platon, dit-il, a gravi le sommet au-dessus duquel la pensée humaine ne peut plus s’élever ». Voila Platon ! Voila le sage ! 

 

   Platon jouit d’une estime considérable grâce à la liberté de sa pensée totalement affranchie de la docilité doctrinale, une pensée dotée de concrétude historique, sans que cela signifie qu’il fût un prophète, mais simplement un sage.

 

   Pour conclure, il faut dire que c’est ici dans cette logique oppositionnelle que le dicton : « Comparaison n’est pas raison » se vérifie plus que partout ailleurs. L’esprit du Coran s’oppose radicalement à l’âme de la culture grecque et ne peut pas s’en inspirer. Si le Coran et la religion qu’il structure sont une totalité divine cohérente, la mythologie grecque est une création poétique. Les idées religieuses à la mode dans la Grèce antique, de l’avis des spécialistes, n’ont reçu aucune visibilité, aucune lisibilité. Même s’il y a une expression claire d’une idée, elle se trouve, pour certains hellénistes, incohérente. L’anthropomorphisme a assombri le ciel mythologique grec. Le processus parallèle fut la déification non seulement des éléments naturels, mais aussi des abstractions et des contenus de conscience humaine.

 

    Même le hasard a été divinisé et suite à cette déification la théorie est formulée selon laquelle la création du monde n’a résulté d’aucun dessein. Homère lui-même n’a rien dit ni sur l’art liturgique ni sur l’art funéraire qui est l’ultime exercice d’expression religieuse. De surcroît, après Platon le concept même de divinité est réduit à l’activité du pur intellect. Ici dans ce monde, tout est imprécis. Même les vocables : déité, divinité, Ciel ne renvoient pas à des référents précis, concrets. 

 

    Nous nous sommes longuement appesanti sur l’anthropomorphisme. Mais il faut ajouter, pour assombrir davantage le tableau, qu’il y avait des divinités occasionnelles dont l’existence éphémère dépendait d’une fonction temporaire. Plus encore, des divinités sont configurées sous des formes humaines avec des ailes; à quoi s’ajoute la déification des démons, des héros et des âmes des races anciennes. Le culte des morts n’a disparu du monde grec qu’avec l’implantation du culte homérique fortement hiérarchisé. Les fantômes n’étaient pas en reste. Aux morts et aux fantômes l’homme grec demandait « la répétition des faveurs reçues ». Le dépit d’une divinité traduisait son impuissance d’arracher les siens aux griffes de la mort. Tout est sombre dans ce monde antique, tout y est confus, chaotique. Le Coran, dans son inimitabilité divine, intransigeant sur l’idéal monothéiste, ne peut pas s’inspirer de cet univers vidé de tout référent divin concret.   

 

   En débattant du thème de l’âme de la religion et de la culture grecques, mesurée selon les critères du Coran, nous avons tenté d’élever le débat au-dessus du bas niveau des questions formelles, où certains auteurs ont voulu le situer. Nous sommes convaincu que ce ne sont pas des éléments anodins d’intertextualité lexicale qui constitueraient l’essence de ce rapport problématique. C’est dans l’objectif de dépasser largement ce stade inférieur que nous avons opposé le Coran à la culture grecque sur des points névralgiques qui sont des pans entiers de la structure du monde mythologique grec. La conséquence que nous avons tirée des thèses de cet essai, pour autant que les postulats de base et les prémisses sont acceptés, est que le Coran d’une part et la culture et la religion grecques de l’autre se trouvent dans une logique implacable d’antinomie structurelle sur toutes les questions de dogme, de croyance et de corpus.

 

   Le débat en question est très sérieux et doit toujours le rester. Il est inacceptable qu’il soit placé uniquement sous le signe de questions formelles. C’est un débat de fond et non de forme. Nous y sommes engagé avec nos lecteurs qui, il faut se l’avouer, pourraient être gênés par certaines descriptions du monde mythologique grec. Qu’ils veuillent bien nous en excuser. Dans certaines phases du processus  de l’argumentation, les descriptions sont indispensables. Notre intention est de rehausser le débat à un niveau intellectuel que nous jugeons lui convenir. Si le lecteur éprouve le sentiment d’être embarqué dans une problématique de fond et non de forme, relative à cette logique antithétique du Coran et de la culture grecque, alors nous estimons que notre pari est largement gagné.

                 

                                                            Babacar Diop

    

 

 

 

 

 

 

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Anonyme En Août, 2014 (12:50 PM) 0 FansN°:1
toutes les 4 parties qui composent ce texte sont déjà publiées dans ce site ou ailleurs
Pèlerin de la vérité En Août, 2014 (13:19 PM) 0 FansN°:2
vraiment cet article devrait être afficheé à la une. Mis la censure a passé par là.
Anonyme En Août, 2014 (08:23 AM) 0 FansN°:3
cet article est en train de faire sa propre promotion, vu le nombre de ses lecteurs qui ne cesse de s'acroître nuit et jour.
Anonyme En Août, 2014 (15:49 PM) 0 FansN°:4
cet article est publié dans le journal le quotidien d'aujourd'hui

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babacar diop
Blog crée le 24/01/2013 Visité 218036 fois 83 Articles 10102 Commentaires 12 Abonnés

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