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L’âme de la religion grecque à l’aune du Coran (4)

Posté par: Babacar diop| Mercredi 30 juillet, 2014 21:36  | Consulté 8928 fois  |  1 Réactions  |   

(Quatrième et dernière partie)

 

Platon : prophète ou sage ?

 

   La religion grecque était incontestablement polythéiste. Or une religion païenne ou polythéiste n’est pas de nature à produire un prophète pour des raisons que d’éminents hellénistes ont précisées, et dont nous ne retiendrons que quelques unes qui, d’ailleurs, accentuent d’avantage les écarts entre la culture religieuse grecque d’une part, et les religions monothéistes, notamment celle du Coran, de l’autre.

 

   Parmi les Grecs il n’y avait ni caste ni classe de prêtres ni a fortiori des érudits savants qui se consacraient exclusivement au service liturgique. Ce fait seul, selon l’helléniste anglais Charles Seltman dans son bel ouvrage qui porte le titre : The Twelve Olympians, est d’une importance capitale qui conditionne les autres raisons distinctives. Un autre trait de caractère chez les Grecs est qu’ils ne se soumettaient pas et n’obéissaient pas non plus à une autre personne qui leur servirait de guide, la communauté des croyants et des fidèles étant censée ignorer les normes du rite. Ensuite, il est à noter que la religion grecque ne possédait pas de dogme. L’homme grec était disposé à abandonner ses propres dogmes, s’il y en avait, pour embrasser les croyances étrangères à la mode. Ces dernières ont eu de fortes chances d’obtenir « une attestation de naturalisation », selon l’expression de Seltman qui dit que        « Religious particularism was not a possibility for civilised Greeks ». (Le particularisme religieux n’était pas une possibilité pour les grecs civilisés). Une autre raison est l’absence de prophètes en mission sur terre, ce fait à lui seul, est largement suffisant pour être convaincu de l’impossibilité pour Platon ou pour tout autre penseur grec de son genre d’être prophète. Pas de dogme ; pas de mission ; donc pas de martyre. On a pu mesurer l’importance capitale que revêt le concept de martyre dans le Coran pour le triomphe duquel des précurseurs persécutés ont sacrifié leur vie. Une autre différence de taille est l’absence d’un livre sacré ou révélé. La religion grecque, selon Seltman, se nourrissait des légendes locales, de la tradition ancestrale et des textes de louange païens, qui étaient désespérément contradictoires. Enfin, le système religieux grec ne s’occupait pas de la notion de péché qu’il assimilait à l’erreur de jugement et qui risque de se produire très fréquemment, tant qu’il n’y a pas un Maître éclairé qui peut guider les pas des fidèles sur le droit chemin.

 

   Sur la base de ces raisons, la religion grecque ne pouvait pas s’accommoder d’un prophète. La place des prophètes était, d’ailleurs, occupée par des poètes investis d’une certaine autorité morale et religieuse. Platon une fois encore n’a aucune place parmi les prophètes de la religion abrahamique. De plus, ne perdons pas de mémoire que pour Platon, c’est une rude tâche que de trouver un créateur de l’univers et que même si on le trouvait ce serait impossible de le déclarer aux hommes.

 

   De Bertrand Russell à Karl Jaspers, les opinions sur Platon sont identiques. Russell parle de la cosmogonie de Platon en la qualifiant de « silly » (stupide). L’œuvre de Platon est loin d’être exempte de polythéisme païen, il est hors de question qu’il soit tenu pour prophète, car il use indifféremment dans ses écrits de mot « dieu » au singulier comme au pluriel, croyant qu’il était en la pluralité des divinités personnelles. Pour Platon, comme pour les autres grecs, l’antinomie entre monothéisme et polythéisme est d’importance minimale. Cela dit, aucun philosophe, aucun poète de la Grèce n’avait senti le besoin de rompre avec cette religion homérique pervertie, et pourtant pour les grecs eux-mêmes, la théologie d’Homère était soit enfantine soit immorale. Platon parle de Zeus en ces termes : « Now Zeus, the captain in heaven, driving a winged chariot, moves first upon his way, disposing and ordering all things under his care. After him comes a host of gods and spirits, arrayed in eleven bands ». (Alors Zeus, le capitaine dans les Cieux, conduisant un chariot ailé poursuit d’abord son chemin, mettant et ordonnant toutes choses sous ses hospices. A sa suite, vient un hôte des dieux et des esprits déployés en petits groupes). Celui qui s’exprime en ces termes peut-il être considéré comme prophète d’une religion monothéiste ? Nulle part dans ses écrits Platon n’a revendiqué d’être prophète. Il refusait même d’être philosophe, tout comme Kant ultérieurement l’avait refusé. Platon n’était prophète et il était très sage pour vouloir s’attribuer un tel titre. Selon Russell, Platon dit que tout n’est pas créé par Dieu, et Il n’a créé que le bien, c’est-à-dire le plaisant. Russell tire de cette pensée platonicienne la conséquence selon laquelle la multiplicité du monde sensible a une autre source que divine.

 

   Pour mettre en relief la stupidité partielle de la pensée de Platon, Russell donne un compte rendu très bouffon de la conception platonicienne curieuse de l’âme et de son destin. L’âme d’un philosophe libéré des contraintes corporelles partira après la mort vers le monde invisible, pour vivre dans la bénédiction, en compagnie des dieux. Mais l’âme souillée qui n’a aimé que le corps, sera un fantôme dans la hantise d’un sépulcre, ou elle entrera dans le corps d’un animal tel qu’un âne, un loup ou un aigle, suivant son caractère. Un homme vertueux qui n’était pas philosophe, deviendra une abeille, une fourmi ou un autre animal qui vit en société organisée. C’est dans ce sens précis qu’il est rapporté du philosophe présocratique, Pythagore, qu’il se souvenait d’avoir été un cochon. Russell commente en disant que  seul le philosophe part pour le Ciel après la mort. Ces faits fictifs produits de l’imaginaire poétique sont quelques unes des rasons qui ont conduit Jaspers à dire que Platon était aussi un poète. Or on connaît la position du Coran face à la pratique poétique païenne. Pour tout dire, Platon n’était absolument pas un prophète, mais un sage.

 

   La sagesse de Platon était légendaire et s’exprimait sur une multitude de sujets aussi vastes que la logique, la politique, la physique, la cosmogonie et les questions relatives à l’expérience humaine. Platon était politiquement sage et certains hommes de pouvoir ont tenté de mettre en pratique sa sagesse politique. Platon, selon Jaspers, a su unir sa pensée à l’existence historique et concrète. L’œuvre de Platon est une totalité cohérente et homogène. L’admiration de Jaspers pour Platon va jusqu’à dire que rien dans l’œuvre de Platon ne peut être négligé comme non important, tout a un sens dans le contexte de la communication philosophique. De nombreuses études ont confirmé l’idée que la pensée de Platon a fixé la philosophie occidentale sur ses bases définitives. Sa sagesse pratique a une multitude d’illustrations. Il pensait par exemple que l’individu ne peut pas se suffire à lui seul ; il a besoin de l’aide des autres pour survivre. Ces mots sont de Russell: « Plato thinks that a man could live on very little money if his wants were reduced to a minimum ». (Platon pense qu’un home pourrait vivre avec très peu de monnaie si ses désirs étaient réduits à un minimum). Ces paroles sages ne représentent qu’une goutte d’eau dans un vaste océan. Nul autre que  Jaspers n’a mieux précisé la place qu’occupe Platon dans la pensée occidentale. « Despite the Romantic longingwith which one may look back at this lost world of primordial revelation, écrit Jaspers, one may well utter a sigh of relief on coming to Plato from pre-Socratics ».(En dépit de la nostalgie romantique avec laquelle l’on tourne le regard en arrière vers ce monde perdu de la révélation primordiale, on doit bien faire un ouf de soulagement en venant des présocratiques vers Platon). Platon a donc affranchi la pensée sage de ses élucubrations d’antan. Jaspers va plus loin dans son Introduction à la philosophie : « Platon, dit-il, a gravi le sommet au-dessus duquel la pensée humaine ne peut plus s’élever ». Voila Platon ! Voila le sage ! 

 

   Platon jouit d’une estime considérable grâce à la liberté de sa pensée totalement affranchie de la docilité doctrinale, une pensée dotée de concrétude historique, sans que cela signifie qu’il fût un prophète, mais simplement un sage.

 

   Pour conclure, il faut dire que c’est ici dans cette logique oppositionnelle que le dicton : « Comparaison n’est pas raison » se vérifie plus que partout ailleurs. L’esprit du Coran s’oppose radicalement à l’âme de la culture grecque et ne peut pas s’en inspirer. Si le Coran et la religion qu’il structure sont une totalité divine cohérente, la mythologie grecque est une création poétique. Les idées religieuses à la mode dans la Grèce antique, de l’avis des spécialistes, n’ont reçu aucune visibilité, aucune lisibilité. Même s’il y a une expression claire d’une idée, elle se trouve, pour certains hellénistes, incohérente. L’anthropomorphisme a assombri le ciel mythologique grec. Le processus parallèle fut la déification non seulement des éléments naturels, mais aussi des abstractions et des contenus de conscience humaine.

 

    Même le hasard a été divinisé et suite à cette déification la théorie est formulée selon laquelle la création du monde n’a résulté d’aucun dessein. Homère lui-même n’a rien dit ni sur l’art liturgique ni sur l’art funéraire qui est l’ultime exercice d’expression religieuse. De surcroît, après Platon le concept même de divinité est réduit à l’activité du pur intellect. Ici dans ce monde, tout est imprécis. Même les vocables : déité, divinité, Ciel ne renvoient pas à des référents précis, concrets.  

 

    Nous nous sommes longuement appesanti sur l’anthropomorphisme. Mais il faut ajouter, pour assombrir davantage le tableau, qu’il y avait des divinités occasionnelles dont l’existence éphémère dépendait d’une fonction temporaire. Plus encore, des divinités sont configurées sous des formes humaines avec des ailes; à quoi s’ajoute la déification des démons, des héros et des âmes des races anciennes. Le culte des morts n’a disparu du monde grec qu’avec l’implantation du culte homérique fortement hiérarchisé. Les fantômes n’étaient pas en reste. Aux morts et aux fantômes l’homme grec demandait « la répétition des faveurs reçues ». Le dépit d’une divinité traduisait son impuissance d’arracher les siens aux griffes de la mort. Tout est sombre dans ce monde antique, tout y est confus, chaotique. Le Coran, dans son inimitabilité divine, intransigeant sur l’idéal monothéiste, ne peut pas s’inspirer de cet univers vidé de tout référent divin concret.    

 

   En débattant du thème de l’âme de la religion et de la culture grecques, mesurée selon les critères du Coran, nous avons tenté d’élever le débat au-dessus du bas niveau des questions formelles, où certains auteurs ont voulu le situer. Nous sommes convaincu que ce ne sont pas des éléments anodins d’intertextualité lexicale qui constitueraient l’essence de ce rapport problématique. C’est dans l’objectif de dépasser largement ce stade inférieur que nous avons opposé le Coran à la culture grecque sur des points névralgiques qui sont des pans entiers de la structure du monde mythologique grec. La conséquence que nous avons tirée des thèses de cet essai, pour autant que les postulats de base et les prémisses sont acceptés, est que le Coran d’une part et la culture et la religion grecques de l’autre se trouvent dans une logique implacable d’antinomie structurelle sur toutes les questions de dogme, de croyance et de corpus.

 

   Le débat en question est très sérieux et doit toujours le rester. Il est inacceptable qu’il soit placé uniquement sous le signe de questions formelles. C’est un débat de fond et non de forme. Nous y sommes engagé avec nos lecteurs qui, il faut se l’avouer, pourraient être gênés par certaines descriptions du monde mythologique grec. Qu’ils veuillent bien nous en excuser. Dans certaines phases du processus  de l’argumentation, les descriptions sont indispensables. Notre intention est de rehausser le débat à un niveau intellectuel que nous jugeons lui convenir. Si le lecteur éprouve le sentiment d’être embarqué dans une problématique de fond et non de forme, relative à cette logique antithétique du Coran et de la culture grecque, alors nous estimons que notre pari est largement gagné.

                                                          (Fin)

 

                                                      Babacar Diop

     

 

 L'auteur  babacar diop
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Babacardiop327 En Juillet, 2014 (21:43 PM) 0 FansN°:1
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babacar diop
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