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L’ambiguïté d’une aventure ou L’échec d’une tentative de synthèse

Posté par: Babacar diop| Lundi 17 février, 2014 13:34  | Consulté 1687 fois  |  0 Réactions  |   

    Qu’est-ce qu’on n’a pas dit sur L’aventure ambiguë du romancier sénégalais Cheikh Hamidou Kane, depuis sa publication au début des années 60 du siècle dernier ? Que peut-on dire de nouveau à propos de ce monument historique ?

 En réalité beaucoup de choses peuvent être dites. L’aventure ambiguë est une œuvre  universelle. Son ultime sens ne saurait être totalement appréhendé ou définitivement fixé. Aucune œuvre d’art si riche, si complexe que L’aventure ambiguë ne saurait être sémantiquement épuisée. Sa portée humaniste, pour ne pas dire humaine tout court, est toujours renouvelée. Aucune étude si sérieuse, si fouillée soit-elle, ne saurait épuiser son sens.

 

  L’aventure ambiguë n’est pas tant une œuvre de fiction qu’un roman philosophique, bien qu’elle porte comme sous-titre dans l’édition originale, le terme : « récit ». Ce sous-titre est certainement surajouté pour prévenir le malentendu éventuel de prendre cette œuvre romanesque pour une exposition théorique sur le platonisme sommaire, vu son contenu thématique. Il est plus judicieux de l’aborder avec des idées qu’avec des outils formels. En effet, l’outillage de la critique formaliste ne peut pas rendre compte ni de sa richesse, ni de sa complexité. Dans la composition de son roman, Kane ne s’est pas tant soucié du perfectionnement formel que de la pertinence de la thématique philosophique. Les caractéristiques stylistiques dominantes dans L’aventure ambiguë resteront toujours et à jamais la retenue du ton, la sobriété de l’accent et l’humanisme classique.

 

  Le secret de la grandeur historique de L’aventure ambiguë peut être élucidé par cette assertion du poète et critique anglais T. S. Eliot qui écrit: «The creation of a work of art, we will say the creation of a character in a drama, consists in the process of transfusion of the personality, or, in a deeper sense, the life, of the author into the character ». (La création d’une œuvre d’art, nous dirons la création d’un personnage de drame, consiste dans le processus de transfusion de la personnalité, ou, dans un sens plus profond, de la vie de l’auteur dans le personnage.)  La transposition, par un mécanisme adéquat de médiations, de la personnalité du créateur, ou mieux, de sa vie vers son personnage : voila le secret de la réussite de l’œuvre. Ce n’est pas un hasard si l’accent est fortement mis sur le caractère autobiographie du roman. Même si tout, dans une œuvre épique, ne reflète pas la vie de l’auteur, une bonne part en est la composante. L’univers du roman, cela va de soi, ne peut pas être réduit à la seule biographie de son auteur. Un roman est, d’abord, une œuvre de fiction.

 

   D’autre part, la pertinence des options esthétiques ne réside pas tant dans l’art ou la maîtrise verbale que dans le caractère tragique que le romancier a su imprimer, avec tact et dextérité, à l’action romanesque. « It was not art, écrit Aristote dans son œuvre majestueuse La poétique, but happy chance that led poets in search of subjects to impress the tragic quality upon their plots ».(Ce n’était pas l’art, mais au contraire l’heureux évènement fortuit qui conduit les poètes en quête de sujets à imprimer la qualité tragique à leurs fables). C’est cette tragédie personnelle érigée en destinée commune qui fait de la main de l’auteur une main de maître. D’ailleurs ce sentiment tragique de la vie nul ne l’a ressenti plus que l’arabisant authentique dans son exil volontaire aux pays arabes. Nous reviendrons ultérieurement, dans un prochain écrit, sur la question de la lecture particulière que peut faire cette catégorie d’individus, les arabisants authentiques que nous sommes, de l’œuvre de Kane. Mais pour le moment disons que sur certaines questions, notamment celles relatives à l’identité et au dialogue des cultures, pour ne pas dire, en suivant la mode, au « choc des civilisations », l’arabisant authentique, c’est-à-dire l’arabisant de formation, est incontestablement plus interpellé que tout autre.

 

    On ne saurait réduire la fonction de l’œuvre à la seule description d’une situation problématique, d’un dilemme existentiel difficile. En effet, cette description est un élément fondamental de la structure du roman. Mais un autre pilier de cette structure est la fonction de critique d’un état de fait. Kane fustige avec véhémence l’attitude défaitiste de notre élite intellectuelle devant le challenge que nous lance le monde occidental, non seulement sur le plan militaire, mais surtout dans le domaine de l’histoire des idées. Kane n’est pas seulement un créateur d’un univers romanesque complexe, mais aussi et surtout un critique de la réalité sociale.« Every creator, dira encore T. S. Eliot, is also a critic ». (Tout créateur est aussi un critique). Créer un monde parallèle est une dénonciation des tares du nôtre qui est jusqu’alors un monde déséquilibré. Il est impératif de souligner avec vigueur que, dans la logique interne du roman, l’intervention occidentale n’est nullement l’unique facteur de ce déséquilibre, mais s’y ajoutent également et surtout notre léthargie et notre soumission à la fatalité de l’Histoire. La Grande Royale, figure emblématique de l’élite éclairée, a déployé toute son énergie, toute son éloquence et tout son franc-parler pour la seule fin de pénétrer avec apothéose, et en y entraînant le pays des Diallobé, dans l’arène de l’Histoire.

 

   Ce sur quoi on ne met pas suffisamment tout l’accent mérité est que le héro du roman n’est pas un être contemplatif, un individu passif, comme on l’aurait cru au prime abord. Il est très actif sur certaines situations d’extrême gravité. Au terme de ses hésitations, Samba Diallo a tenté une synthèse bien que hybride, une sorte de mélange bizarre d’éléments disparates venus d’horizons différents et de cultures antinomiques : la culture de L’Afrique musulmane d’une part, et celle de l’Occident matérialiste d’autre part. Voici le passage le plus cité à propos de cette tentative échouée de la synthèse en question : « Je ne suis pas un pays de Diallobé distinct, face à un Occident distinct, et appréciant d’une tête froide ce que je peux lui prendre et ce qu’il faut que je lui laisse en contrepartie. Je sui devenu les deux. Il n’y a pas une tête lucide entre deux termes d’un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de n’être pas deux ». Il est absolument impossible d’être deux entités différentes au même moment. L’être est un et identique à soi-même. Selon le Coran, Dieu n’a pas mis pour un seul homme deux cœurs opposés dans son corps. Deux cœurs d’orientations différentes. Il est évident que les deux cultures antinomiques ne puissent cohabiter dans l’esprit du protagoniste. C’est ainsi que l’aventure la plus folle, la plus ambiguë consiste à vouloir  faire de deux systèmes diamétralement opposés une synthèse, une synthèse qui ne peut être qu’hybride. Ce serait une situation impossible qui ne puisse aboutir qu’à une ambiguïté de l’aventure, c’est-à-dire à son fiasco. Car il s’agit de deux univers culturels en conflit réel pour la maîtrise des âmes et des consciences. En conséquence, il est fantaisiste  de vouloir en opérer une synthèse. La culture occidentale, entre autres traits de caractère, est une culture très exclusiviste, très jalouse ; elle ne s’accommoderait pas d’être assimilée à une autre culture, à une autre civilisation, et à plus fore raison quand il s’agit de la culture de l’Afrique musulmane représentée dans le roman par le pays des Diallobé. L’aventure, spirituelle certes, entreprise par le protagoniste ne peut pas être couronnée de succès, elle est a priori condamnée à l’échec. Pour un africain musulman qui est attaché à sa culture d’origine, mais en même temps fasciné par la culture de l’Occident jusqu’à la moelle, comme Samba Diallo et le Fou qui serait son alter ego, il n’y a pas de conditions de vie adéquates dans la terre natale des Diallobé. Terre insulaire, lieu d’exil, coupé du monde, perdu au sein d’une nature profonde, le pays des Diallobé, tel qu’il est peint par le roman, n’en demeure pas moins un prototype, un microcosme, un modèle réduit de l’Afrique noire islamisée. 

 

   Le héro du roman, depuis son retour de l’exil parisien, vers sa terre natale, n’a eu de cesse qu’il fût tiraillé par un drame psychologique né d’un choc inévitable de civilisations, dont l’élite intellectuelle est la proie la plus facile. Une telle situation d’ambiguïté ne pouvait pas perdurer. L’intervention du Destin implacable sera plus que salutaire. Si Samba Diallo put s’en sortir, c’est grâce à l’action meurtrière du Fou, la main du Destin, le mystérieux personnage. Le Fou serait le bras armé du monde invisible que le Maître de l’école coranique rejoignit déjà après son trépas passé inaperçu, lequel bras armé utilisé pour mettre un terme au drame intérieur que vit douloureusement le protagoniste. Ainsi, suite à la fameuse altercation opposant le protagoniste au personnage du malade mental, ce dernier brandit son arme fatale, et du coup, tout devint sombre, obscur autour du personnage central. Donc « Tâchons d’enter dans la mort les yeux ouverts » (Yourcenar)... Le Destin s’accomplit… Silence !

 

                                                Babacar Diop

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