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Dans l'abïme de Bacchus

Posté par: Babacar diop| Lundi 23 mai, 2016 19:05  | Consulté 785 fois  |  1 Réactions  |   

   L’espoir de sortir du gouffre enflammé est au fond de l’abïme. L’espoir de vivre humainement est d’outre-tombe. Il est l’œuvre de la mort et des hommes trépassés depuis fort longtemps. Est-il vrai que les valeurs du néant nous fascinent ? Dans la plaie béante du corps social, l’éthique sombre. Au fond de l’abïme ouvert, tombent en périssant les vertus cardinales, les valeurs morales et les normes de la vie équilibrée. Ceux qui ont creusé ces tombes, ou du moins en ont pris la part la plus active, la plus déterminante, sont les marginaux, les excentriques, les gourous de la jeunesse déboussolée, les ivrognes, les voleurs et les criminels dont Satan est le leader incontesté. Aujourd’hui, plus que jamais, l’éthique s’impose comme refus catégorique de toute réalité sordide. La docilité aux forces du mal est inconcevable, inacceptable. Le faux dompte le vrai. Si les vérités de l’Histoire cèdent le pas au profit des élucubrations de la pensée et de la légende, c’est la faute à Satan, à Dionysos.

 

   Dionysos est le nom donné à une fausse divinité de basse classe dans la mythologie grecque. Dionysos fut introduit dans le monde grec par des pirates et des voleurs de la haute mer. Son culte était l’œuvre des barbares et des vagabonds. Il n’attirait point la noblesse locale. Ses disciples furent connus par leur propension à se délecter de la destruction de soi, de leur mortification volontaire et de leur décrépitude corporelle. A l’instar d’Aphrodite, Dionysos reste vivant plus que jamais dans les temps modernes. Son culte très vivace restera pour l’humanité une plaie profonde, aussi bien au sens propre qu’au sens figuré du terme « plaie ». Les jeux et les acrobaties accomplis dans le cadre des festivités dionysiaques, archétypes des luttes ensanglantées dans les arènes, étaient des signes extérieurs de la folie mystique. Champion de toutes les ivresses, Dionysos était également connu sous le nom comique de Bacchus, et avec lui La Grèce antique était la terre la plus païenne au monde en ce temps historique. Son nom est à jamais attaché, dans l’imagination et la fantaisie de ceux qui l’ont créé, aux scènes orgiaques les plus abjectes, les plus visqueuses. Si le théâtre était discrédité, couvert de dédain c’est que les amphithéâtres d’Athènes étaient les temples de Dionysos. Le système de Dionysos était vidé de morale et de moralité. Sinon comment puisse-t-on appréhender ces mots du dramaturge grec, Euripide : « Dionysos n’oblige aucune femme à être chaste. La chasteté est une question de caractère et celle qui est naturellement chaste prendra part aux rites de Bacchus sans être touchée.» ? La religion est naturellement le socle de la vie morale. La chasteté féminine est le signe le plus palpable de toute éthique. Il est incompréhensible de ne pas inscrire la chasteté au programme de l’éducation morale.

 

   Tous ceux qui se sont familiarisés avec l’univers grec s’accordent à dire que ces types de pratiques peuvent entraîner les hommes et les femmes à des actions malsaines, visqueuses. Quand Dionysos possède un homme, il le conduit dans la forêt et la montagne, comme il le conduit à des comportements bizarres qu’un homme normal ne saurait se permettre de manifester. En d’autres termes et symboliquement, il fait de lui un être marginal en vagabondage permanent. On comprend ainsi aisément pourquoi le culte de Dionysos était et reste encore pratiqué dans la clandestinité ; pourquoi les lieux de vente de l’alcool sont toujours clandestins et se cachent dans les bidonvilles. La conduite dionysiaque s’est, pour de bon, bien située au-delà des limites de la raison et de la conscience humaines. Cet état de fait n’a rien de paradoxal, car Dionysos est ironiquement conçu comme divinité du vin, de la montagne, de la forêt et des prairies sauvages. La comparaison fréquente entre Alexandre Le Grand et Dionysos Bacchus n’a rien servi pour extirper ce dernier du bourbier de la vilenie où il pataugeait depuis sa conception dans l’imagination la plus débridée jusqu’à ce jour. N’est-ce pas le même orgueil, voire la même arrogance chez les marginaux qui se prennent toujours pour des hommes de classe exceptionnelle, pour des êtres surnaturels et des figures hors du commun des mortels? Suite aux inspirations de leur maître, les ivrognes s’attribuent faussement des qualités de grandeur qu’ils sont à mille lieues de posséder. Le dramaturge Euripide dans son théâtre lui prête ces mots qui, plus que tout autre, montrent son caractère : « je quittai les terres dorées des lydiens et des phrygiens en traversant les plaines de la Perse, brûlées par le soleil, les villes de Bactriane, le pays de Mède en hiver, l’Arabie bien heureuse et l’Asie qui s’étend le long de la mer salée, avec ses cités en tours, peuplées de grecs et de barbares mêlés. J’errais dans cette cité d’abord parmi les grecs ; là aussi j’ai organisé mes danses et j’établis mes mystères ». . Le règne de Dionysos est synonyme de domination des impulsions instinctuelles incontrôlées par le sujet lui-même, synonyme du chao. Il est le symbole de la licence et de l’abandon aux démons. Pour tout dire, Dionysos dans la Grèce antique est l’équivalent sémantique du diable dans les religions abrahamiques.  

 

 

   Voila Dionysos, leader des vagabonds, des barbares et des citoyens déracinés, réfractaires aux traditions ancestrales. Voila Bacchus, idole des gangs et des trafiquants de drogues, promoteur du bonheur artificiel. Le péril que représente cet être de fiction n’est pas seulement moral. C’est un danger réel. L’universitaire africain américain, Chester Fontenot, en commentant l’idée nietzschéenne de tragédie, met l’accent sur le principe barbarisant des tendances dionysiaques. Ces tendances représentent en effet un abïme sombre, une caverne habitée de ténèbres. Elles libèrent le démon dévastateur rampant dans l’esprit des aliénés vers la destruction du « cosmos idyllique ». Dionysos, à notre époque, est un danger réel : ses disciples et ses saoulards vivent encore parmi nous et conduisent même les engins de mort, et si l’on n’y prend garde ils peuvent investir tous les secteurs vitaux de nos sociétés. Par ailleurs, ils trouvent légitime d’aspirer à ce drame diabolique. Bacchus reste encore vivant. Il a pu tisser, au fil du temps, des liaisons dangereuses avec des couches délinquantes de la société. Il inspire ses inconditionnels à vendre de la viande pourrie, des aliments mauvais et des boissons illicites. Il a créé des clubs partout dans le monde. Les fans clubs de Dionysos, pour emprunter le langage moderne, sont peuplés de vagabonds, de saoulards, d’ivrognes et de narcotrafiquants.

 

   La liste des disciples de Dionysos ne s’arrête pas là. Il y a d’autres membres du club : les conducteurs de véhicules  dans l’état d’ébriété. C’est la catégorie de fidèles de Bacchus la plus dangereuse, la plus mortelle. Lorsque l’autorité publique remue ciel et terre afin d’arrêter le massacre des usagers de la route, lorsque l’Etat décide de prendre le taureau par les cornes pour mettre un terme au carnage causé par les accidents de la circulation, ces saoulards de Bacchus n’hésitent pas à passer à la vitesse supérieure dans la paralysie totale du système social, et à mettre l’Etat à genou, tout en tirant vaine gloire de leur cynisme. En effet ces ivrognes de Dionysos adorent leur idole préférée et prennent l’alcool à pleines gorgées. Ils adorent également, à l’instar des vampires, l’odeur du sang et ne perdent jamais l’appétit de sucer leur propre sang et le sang des autres. Le carnage qu’ils ne cessent de causer est pour eux une source intarissable d’un malin plaisir.

 

  Le temps et l’histoire n’ont pas pu circonscrire les tendances néfastes chez l’homme. La géographie non plus n’a pas pu le faire. La contamination des maux sociaux transcende les frontières artificielles entre les communautés. La délinquance comme la débauche restent naturellement des tendances menaçantes oeuvrant en permanence à installer la vie sociale dans un univers chaotique. Il faudra alors inscrire la lutte menée pour stopper  le mal dans la durée.

 

Babacar Diop

 

 L'auteur  babacar diop
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Anonyme En Mai, 2016 (19:41 PM) 0 FansN°:1
Cet article est publié dans le journal le QUOTIDIEN d'aujourd'hui sous le titre: Dans l'abîme de Dionysos

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babacar diop
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