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A qui l’apothéose, aux preux ou aux gueux ?

Posté par: Babacar diop| Vendredi 24 octobre, 2014 13:58  | Consulté 3008 fois  |  0 Réactions  |   

  La division de la communauté humaine en deux groupes antinomiques, pour ne pas dire antagoniques, les preux et les gueux, sans prêter une attention particulière à l’existence manifeste de classes intermédiaires, relève de l’arbitraire, et il s’agit d’un arbitraire dépassé de loin par l’évolution sociale. Pourtant dans une certaine mesure, cette dichotomie est imposée par une certaine lecture de l’Histoire. Nul ne peut nier que l’histoire sociale ait toujours juxtaposé ces deux entités. Qu’il s’agisse d’une juxtaposition de complémentarité ou de conflit, les deux cas de figures naissent de facteurs historiques objectifs. Dans cet ordre d’idées, il est absolument faux d’assimiler les preux aux nobles et les gueux aux roturiers. Un noble devenu gueux ou un roturier devenu noble par la force des caractères ou par la force des choses est un phénomène courant.

 

   S’agissant de la force des choses, les gueux s’anoblissent soit par l’instruction et la scolarisation massive, soit par la ruse. Cependant, l’instruction offre plus d’opportunités et de garanties en dépit des énormes difficultés que le sujet affronte. Quant à la ruse, elle est l’apanage des individus rusés, qui savent que l’histoire est, en une bonne partie, faite de ruses et de fraudes. En effet, c’est cette ruse de l’Histoire que la Grande Royale, personnage emblématique et porte-drapeau de l’aristocratie autochtone, dans le roman de L’aventure ambiguë, a très tôt compris et a très bien compris. Elle pénétra l’arène de l’Histoire avec brio, afin de tordre le cou à cette dernière, et lui donner une nouvelle orientation, pour autant que l’idée d’un sens de l’Histoire soit accréditée. Le personnage a compris ce qui irait se produire si les tendances sociales d’alors se confirmaient. Si la scolarisation ne touche que les familles des roturiers, les descendants de ces derniers allaient régner sur les futurs fils des nobles. Il faut dire que ce phénomène s’est effectivement produit dans certaines zones et aires géographiques locales. La Grade Royale et les hommes de sa classe ont également compris que la scolarisation massive est un moyen de nivellement social, dans ce sens qu’elle met au même niveau les enfants de classes différentes. L’effacement des inégalités sociales n’a jamais été du goût de tout le monde. Mais le risque de renversement de situation est énorme et la Grande Royale n’a pas hésité à faire face à toutes les éventualités, quitte à « mourir en nos enfants », selon ses propres termes.

 

   L’aventure ambiguë est certes une œuvre de fiction, les personnages qui se meuvent dans la trame de son action sont également fictifs, mais les faits qu’elle décrit ne sont pas toujours irréels. Par la sagacité de son futurisme, ses prédictions implicites, comme celles explicites, se sont souvent avérées des réalités concrètes au cours des temps historiques ultérieurs. En effet, de hauts dignitaires des régimes politiques dans un passé récent, descendants de soi-disant « esclaves », se rendaient de temps à autre dans leurs terroirs d’origine. Bien qu’ils fussent entourés de luxe et de signes de richesse exorbitants, bien qu’ils affichassent les fastes officiels, ces dignitaires, une fois les pieds mis dans les foyers d’origine, ne furent considérés que des hommes de classe inférieure, de simples courtisans dont la mission unique est de scander des rythmes et des chants élogieux à la gloire des pauvres héritiers des dignités royales défuntes. La roue du progrès tournait en avant, et ces dignitaires restaient dignes, tout en dominant ce monde archaïque en dépit de l’orgueil des anciens preux. Vola la ruse de l’Histoire.

 

   Le tour est joué en faveur des gueux et en vertu de l’instruction publique gratuite. La ruse, faut-il encore le redire, reste l’apanage des rusés. C’est la ruse seule qui propulse les êtres défectueux vers les hautes sphères de l’administration centrale. Le gueux, plus que tout autre, met de la passion pour arriver à ses fins. Il piaffe à la vue du butin. Il est condamné à la passion excessive par les nombreux obstacles qui se dressent sur le chemin de la grandeur historique. La volonté de puissance s’intensifie lorsqu’elle est contrariée. « La passion chez autrui est inconcevable en l’absence de l’obstacle » (Coulet).

 

   La ruse et l’ambition chez les gueux peuvent produire des absurdités. A certaines époques du passé, les titres de noblesse étaient achetés à des prix très élevés. Ce fut l’une des ambiguïtés de l’Occident. Logiquement la noblesse n’est pas une facticité, elle résulte du déterminisme historique.

 

   Que le gueux devienne un acteur, un sujet de l’Histoire est une réalité incontestable. Il ne s’agit pas de donner des dates précises. Les tendances dans l’Histoire n’ont jamais été datées avec précision. Mais quelques siècles après la fin du Moyen Age, les gueux devenaient des personnages de premier ordre dans toute la dialectique sociale. L’évolution de l’esthétique du roman même que l’on nomme l’épopée des temps modernes, a reflété fidèlement ce changement de situation. Des personnages représentant de basses classes sociales : les gueux, les criminels, les voleurs, les infidèles et les prolétaires commençaient à jouer des rôles de première importance dans la trame de l’action romanesque.

 

   Parvenir à la grandeur historique, au bout d’une marche triomphale, n’est pas une mince affaire. Le preux, tout comme le gueux, armés de courage, peuvent réaliser un tel exploit avec brio et apothéose, étant propulsés soit par la ruse soit par l’instruction publique des masses populaires. Même si la ruse ne se confond pas avec l’intelligence, elle ne l’exclut pas. Assurément l’instruction favorise l’intelligence et offre plus d’opportunités à la classe des preux , comme à celle des gueux, à la classe des nobles, comme à celle des roturiers, pour se réaliser soi-même et établir son règne dans le royaume des essences.

 

                                                Babacar Diop

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babacar diop
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